Vertus démocratiques de l’Internet
par Dominique Cardon [10-11-2009]
Domaine : Culture & médias
http://www.laviedesidees.fr/Vertus-democratiques-de-l-Internet.html
Comment caractériser les formes politiques de la révolution Internet ?
Dans cet essai, Dominique Cardon met en évidence les tensions qui
traversent le réseau des réseaux, notamment l’égalité radicale des
internautes, la visibilité extrême des subjectivités, la production de
solidarités nouvelles, la construction de la légitimité. Plongée dans
la « démocratie Internet ».
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par Dominique Cardon
Ce texte est issu d’une présentation à la table ronde « Internet et
renouveau démocratique » (avec Daniel Bougnoux et Patrice Flichy),
animée par Caroline Broué au forum « Réinventer la démocratie
» (organisé par La République des idées à Grenoble le 9 mai 2009).
Photo (cc) : TimYang
À la question de la place d’Internet dans le renouvellement des
figures de la démocratie, beaucoup de réponses très diverses et
contradictoires peuvent être apportées. Car, à considérer Internet
comme un tout, à la fois objet technique, média, espace public,
support ou instrument politique, on prend le risque de fondre ensemble
des choses si différentes que toute généralisation glisse sur cet
improbable objet, sans parvenir à le spécifier. Je voudrais cependant
prendre ce risque en avançant, sans beaucoup de précautions, six
propositions relatives à l’expérience de la démocratie sur Internet.
Du fait de son histoire, des choix technologiques qui ont présidé à sa
conception, de la manière dont les communautés de développeurs ont
imaginé sa gouvernance, des types d’usages qui s’y sont développé,
Internet a incorporé un code politique particulier, une forme de vie
démocratique qui lui est, si ce n’est propre, du moins suffisamment
idiosyncrasique pour lui être associée. Il va de soi que la diversité
des pratiques politiques qui se déploient sur le réseau des réseaux
interdit d’en faire un modèle unique. Mais il nous semble que, au sein
de cette multiplicité, on peut dégager une infrastructure d’ensemble,
un horizon normatif commun, et que cet exercice de pensée ne sera pas
vain, s’il peut nous aider à identifier les caractéristiques les plus
vertueuses de la forme politique de l’Internet face aux changements en
cours.
Pour ce faire, on isolera six vertus démocratiques de l’Internet en
les caractérisant à travers les critiques qui leur sont faites depuis
les catégories de l’espace politique représentatif. En opposant la
forme politique de l’Internet à la forme représentative
traditionnelle, on espère en dégager les vertus et les écueils. De
nombreux travaux ont déjà très bien mis en évidence l’idéologie «
libérale-libertaire » du réseau des réseaux, en prenant notamment
appui sur les biographies et les représentations des pionniers de
l’Internet [1]. D’autres ont déployé dans des horizons multiples la
métaphore du réseau-rhizome pour dessiner les contours d’une autre
politique du web faite de subjectivités, d’exils et de nouvelles
formes de commun. Ici, on voudrait plutôt s’arrêter sur le traitement
particulier que réserve Internet à la prise de parole.
Les six vertus politiques d’Internet
Vertus Ecueils
1 la présupposition d’égalité l’exclusion des immobiles
2 la libération des subjectivités la dépolitisation narcissique
3 le public par le bas la fin de la vie privée
4 la force des coopérations faibles la fragilité des engagements
5 l’auto-organisation la bureaucratie procédurale
6 la légitimité ex-post l’écrasement de la diversité
Les trois premières vertus démocratiques de la forme politique de
l’Internet sur lesquelles nous nous arrêterons sont des conséquences
du processus d’élargissement radical de l’espace public qu’il a
favorisé. C’est d’ailleurs de ce rôle qu’Internet est le plus souvent
crédité. Il a désenclavé l’espace fermement contrôlé et contenu de
l’expression publique en l’ouvrant à de nouveaux énonciateurs. Le web
a libéré la parole en donnant l’impression de contester l’autorité de
ceux qui bénéficiaient jusqu’alors du monopole d’accès à l’espace
public – journalistes, hommes politiques et experts. On peut tirer
trois enseignements de cet élargissement qui touchent respectivement à
la définition des publics (la présupposition d’égalité), la diversité
des expressions (la libération des subjectivités) et la porosité entre
la conversation ordinaire et la discussion publique (le public par le
bas).
1. La présupposition d’égalité
Internet manifeste au plus haut point la « présupposition d’égalité »
que vise l’idéal démocratique lorsqu’il revendique, contre tout
partage, « la part des sans-parts » dans l’espace de la parole
publique [2]. L’autorité du statut, en tant que telle, n’y reçoit
qu’une très faible légitimité quand elle ne fait pas l’objet d’une
mise en suspens délibéré ou d’une contestation implicite. Cependant,
cette présupposition d’égalité n’est pas, comme dans le processus
électoral, une fiction utile destinée à voiler dans l’isoloir les
caractéristiques socio-économiques des individus afin de produire un
dénombrement égalitaire des opinions.
La présupposition d’égalité sur Internet – à cet égard Wikipédia
constitue une figure exemplaire – vise à n’évaluer et à ne
hiérarchiser les personnes qu’à partir de ce qu’elles font, produisent
et disent, et non à partir de ce qu’elles sont. Internet a incorporé
d’une manière particulièrement sensible cette idéalisation
démocratique qui invite tous et chacun à mettre en œuvre l’une ou
l’autre de ses compétences, si diverses soient-elles. C’est la
première leçon démocratique que nous devons à l’expérience d’Internet.
En présupposant une égalité de tous, elle porte le plus loin possible
le refus d’examiner les qualités et les positions des personnes, tout
en instaurant des mécanismes de socialisation et de correction afin
d’intégrer, sans condescendance ni paternalisme, les nouveaux entrants
dans l’espace d’expression du réseau des réseaux.
L’exclusion des immobiles
Cette présupposition d’égalité valorise cependant, de façon
excessivement libérale, la responsabilité individuelle des actifs.
Comme dans toute forme en réseau, la promotion des agissants est
extraordinairement excluante. Les mobiles disqualifient les immobiles.
Les agiles contournent les enracinés. Les faiseurs accaparent l’espace
des artisans consciencieux et modestes. Propre aux univers en réseaux
[3], cette tension épouse si profondément l’infrastructure même des
formes d’engagement sur Internet que ses effets sont rarement
soulignés. Qui dirait en effet que chaque invitation à la
participation active contient en elle-même la disqualification des
silencieux et des passifs ? Derrière l’horizon démocratique du « tout-
participatif » se reproduisent des inégalités qui ont pour origine
l’inégale distribution des capitaux socioculturels dans nos sociétés.
Il reste cependant possible d’apporter des correctifs à ces inégalités
cachées si l’on accepte d’élargir la notion de participation vers des
formes d’expression moins exigeantes socialement et culturellement. À
cet égard, la leçon démocratique à laquelle invite cette
présupposition d’universalité des compétences est la réhabilitation
des formes infimes, incomplètes, futiles et murmurantes de
participation. Ce qu’Internet nous apprend, c’est qu’il est possible
de faire émerger une plus grande variété de définitions des qualités
des personnes sans les ordonner immédiatement sur des axes de
légitimité produisant des disqualifications symboliques.
2. La libération des subjectivités
Dans l’espace public traditionnel, celui de la presse, du livre, de la
radio et de la télévision, la contrainte de distanciation est si forte
qu’elle s’est aussi révélée être un instrument d’exclusion à l’égard
de nombreuses formes de prise de parole plus subjectives, plus
intéressées, plus irresponsables, plus drolatiques ou plus violentes
[4]. L’élargissement de l’accès à l’espace public sur Internet s’est
en quelque sorte « payé » d’un abaissement des contraintes de
distanciation qui ont fondé les formes du discours public (politique,
journalistique, intellectuel) en le plaçant dans l’horizon régulateur
de la raison, de l’autocontrôle, de l’argumentation et du détachement
vis-à-vis des intérêts particuliers. Sans rompre avec ces idéaux
régulateurs (au contraire, ils se trouvent parfois renforcés et
rehaussés par certaines formes de débat sur Internet), le réseau des
réseaux a aussi accueilli, rendu visible et encouragé l’expression
tous azimuts des subjectivités. C’est bien un nouveau « partage du
sensible », pour parler à nouveau comme Jacques Rancière, que favorise
Internet en rendant soudainement visible, au grand dam de beaucoup,
une pluralité et une diversité expressive précédemment invisible.
Internet nous a appris que, pour élargir le cercle de l’expression
publique, il était nécessaire de tolérer des énonciations à la
première personne, des points de vue assurés et des voix frêles, des
coups de gueule, des affirmations péremptoires, des propos hasardeux,
poétiques, loufoques, drôles et vibrants.
Aussi le web n’est-il pas un espace public univoque, transparent et
lisse. En raison de sa grande plasticité, les usagers y ont aménagé
des manières très différentes d’associer leur identité à de
l’information. Le couplage « distancié » entre identité civile et
information d’intérêt général qui constitue la forme légitime
d’expression publique dans notre conception de l’espace public n’y
occupe qu’une place très spécifique, même si très visible. Et il
serait dangereux et réducteur de considérer le web à partir de cette
seule perspective qui n’en fait qu’un espace d’informations, de
circulation d’idées et d’évaluation critique. Certes, les formes de
participation « citoyenne » sur le web sont habitées par une vigilance
critique de tous les instants à l’égard des agissements des acteurs
publics.
Mais les internautes ont aussi appris que certains propos devaient
rester cachés dans des zones obscures et fermées du web et que
d’autres pouvaient s’épanouir dans des espaces intermédiaires, en
clair-obscur, où, tout en étant publics, ils demeuraient si difficiles
à trouver qu’ils gardaient un caractère de semi-clandestinité [5]. On
ne soulignera jamais assez que cette plasticité des formes de
visibilité est au principe de la diversité, de la vitalité et de la
créativité des jeux conversationnels dont les internautes ont su faire
montre depuis l’invention du World Wide Web ; sans doute ont-ils
d’ailleurs abrité dans les zones en clair-obscur les expérimentations
stylistiques et narratives les plus riches. Aussi une transparence
complète de l’Internet à lui-même, abolissant les espaces en clair-
obscur afin de les porter à la lumière des moteurs de recherche,
constitue-t-elle une réelle menace pour ces prises de parole qui n’ont
su naître et proliférer que parce qu’elles savaient leur visibilité
limitée.
La dépolitisation narcissique
Cette ouverture vers une plus grande diversité de prises de parole,
que l’anonymat, très efficace outil de désinhibition, vient encore
renforcer, a semblé ouvrir une boite de Pandore et libérer des propos
aux statuts incertains, inconnus, interdits et inouïs dans l’espace
public traditionnel. Mais ces subjectivités ont-elles leur place dans
l’espace public ? N’ouvre-t-on pas l’espace de visibilité commun à des
propos privés, personnels ou familiers relevant habituellement de la
sociabilité entre proches et n’ayant pas de pertinence dans un espace
public ? Le décloisonnement des prises de parole fait en effet
apparaître des expressions dont la forme, la qualité et l’intérêt
apparaissent très éloignés de toute préoccupation publique.
L’effervescence subjective du web n’est-elle pas alors la marque d’une
forme de désengagement politique au profit d’un culte narcissique et
consommatoire de l’individualité triomphante ?
Ces interrogations servent de plus en plus fréquemment de point
d’entrée au développement d’une critique pointant la normalisation des
productions amateurs et le détournement de leurs potentialités
politiques vers un souci de soi anesthésiant. La massification de
l’expressivité populaire sur le web contribuerait, d’une part, à
aliéner la subjectivité des individus sous couvert d’une expressivité
conformiste, stratégique et exhibitionniste et, d’autre part, à
transformer en marchandise ces productions individuelles bénévoles au
profit des nouveaux vecteurs du capitalisme informationnel [6]. Il
reste que, en relevant si rapidement la barrière entre expression
privée et publique, ces critiques témoignent d’une conception très
restreinte et homogénéisante de la participation citoyenne en faisant
de l’espace public un simple élargissement de l’espace représentatif
du gouvernement et des médias vers un cercle choisi de citoyens
éclairés. Or les nouvelles formes d’expression de l’Internet ne
cherchent pas uniquement à ouvrir l’espace public « oligarchique » à
une périphérie de nouveaux locuteurs. Elles pluralisent et distribuent
autrement les formes de la parole politique, en empruntant des
langages et en habitant des espaces que la politique conventionnelle,
bien souvent, ne sait pas reconnaître.
3. Le public par le bas
Dans nombre d’usages participatifs de l’Internet, notamment sur les
plateformes de réseau social, les utilisateurs ne s’adressent pas à
cet agrégat d’anonymes unifiés en une fiction abstraite et
surplombante qui figure le public dans les architectures normatives de
l’espace public, mais à un groupe plus ou moins circonscrit de
proches. Certes, ils parlent en public. Mais à leurs yeux, ce public,
sans avoir une frontière absolument étanche, est limitée à une zone
d’interconnaissance, un lieu plus ou moins clos, un territoire qui
conservera les propos dans son périmètre avant de les laisser
s’évaporer. L’espace public de l’Internet est fait d’une multitude de
conversations en essaim, enchevêtrées, qui s’articulent les unes aux
autres selon des logiques d’assemblage que rien ne laisse prévoir à
l’avance. Ce brouillage des niveaux de visibilité est au cœur des
pratiques d’expression des personnes sur Internet. Ce qui était
autrefois adressé à des canaux différents, la communication
interpersonnelle, d’une part, et la prise de parole publique, d’autre
part, est désormais (partiellement) réunifié par les individus dans un
processus de fabrication identitaire qui associe le rapport à soi et
le rapport au monde.
Sur leur page Facebook, leur blog ou leur compte Twitter, les
utilisateurs parlent à la fois d’événements personnels, proches ou
familiers et commentent l’actualité, font circuler des informations et
enrichissent la discussion publique. Ils mêlent des niveaux de langue,
des types de discours et des publics différents, ce qui contribue à
rendre plus visibles, et davantage publics, des centres d’intérêts,
des opinions et des événements, qui ne sont pas ou sont mal, perçus
par l’agenda médiatique des professionnels. Cette porosité entre
l’espace conversationnel et l’espace public est aussi au principe de
nouvelles formes de mobilisation et d’organisation de l’action
collective. La forme politique de l’Internet nous apprend ainsi à
remettre en cause une conception unitaire et héroïque du « public » et
à être attentif à l’agrégation des publics comme une dynamique
d’enchevêtrement de conversations qui s’élargissent et se coalisent
pour sortir de leur huis clos et gagner l’attention commune [7].
La fin de la vie privée
Cette porosité entre l’espace de la sociabilité et l’espace public se
paie cependant du risque de voir des informations personnelles
exposées au regard de tous. À la « surveillance institutionnelle » de
l’État et des entreprises, autour de laquelle s’organise l’essentiel
du débat sur les données personnelles, se superpose aujourd’hui une «
surveillance interpersonnelle » d’un nouveau type [8]. Avec la «
démocratisation » des instruments d’observation que les plateformes
relationnelles distribuent à leurs utilisateurs, le NewsFeed de
Facebook étant sans conteste l’emblème de ce nouveau panoptisme
horizontalisé, l’exposition de soi est un risque que l’on prend
d’abord devant les proches, la famille, les collègues, les employeurs,
les amant(e)s ou les voisins.
La prophétie deleuzienne du passage d’une société disciplinaire à une
société de contrôle prend ici tout son sens, puisque, décentralisée et
distribuée, la surveillance devient un contrôle que chacun ne cesse
d’effectuer sur les autres et sur soi-même. Aussi, l’une des
difficultés politiques des dénonciateurs de la société de surveillance
est d’avoir aujourd’hui à tenir compte du fait que le contrôle
politique ou marchand des traces s’ancre de plus en plus profondément
dans l’hubris curieuse des surveillés eux-mêmes. Comment s’assurer en
effet du soutien des citoyens pour dénoncer les risques de la
surveillance institutionnelle lorsque ceux-ci, de façon délibérée et
consciente, rendent eux-mêmes publiques des informations personnelles
et développent une insatiable curiosité pour les informations livrées
par les autres ?
En rendant beaucoup plus plastiques et poreuses les formes de prise de
parole, Internet favorise la circulation des informations, tout en
visant une plus grande « transparence » de nos sociétés. Il contribue
à mettre en partage un ensemble de contenus jusqu’alors retenus par
des barrières techniques, juridiques, institutionnelles ou
commerciales. Mais cette libération des contenus qui bouleverse les
frontières traditionnelles de l’économie de la connaissance [9] et
élargit l’espace de la critique en offrant de nouvelles sources à la
vérification « citoyenne » est aussi inséparable d’une plus grande
circulation des informations sur les individus. En effet, l’une des
particularités des formes d’échange élargies sur Internet est que les
personnes et les contenus sont de plus en plus attachés les uns aux
autres et que ce sont justement ces attaches qui favorisent les effets
de circulation, de partage et de diffusion. Même si, contrairement à
certaines craintes, les informations personnelles rendues visibles sur
Internet, loin de révéler l’intimité des personnes, sont plus souvent
des mises en scène stratégiques, il est incontestable que l’espace
public élargi de l’Internet est en lutte à la fois contre le secret
des informations et contre l’invisibilité des personnes.
La découverte du commun
Prenant appui sur ce processus d’élargissement de l’espace public,
trois autres vertus démocratiques de l’Internet engagent la manière
dont apparaissent (la force des coopérations faibles), fonctionnent
(l’auto-organisation) et se légitiment (la légitimité ex-post) les
formes collectives sur le web. En effet, Internet produit des
collectifs sensiblement différents de ceux qui émergent dans le monde
réel – ce qui ne signifie pas qu’il n’accueille pas aussi, en les
reproduisant sur la toile, des formes collectives traditionnelles.
Mais notre objectif ici est de pousser les spécificités de la forme
Internet à ses limites. C’est d’ailleurs par cette manière de produire
des solidarités dans un contexte d’individualisation expressive que
l’Internet peut revendiquer une forme politique propre. Sa marque de
fabrique la plus novatrice tient à l’inversion, presque systématique,
des étapes du processus de formation des groupes. Les opérations de
filtrage, de sélection, d’agrégation, de coordination, d’incorporation
des valeurs communes par les individus et de légitimation au sein de
l’espace public ne s’exercent pas a priori mais a posteriori [10]. Ce
déplacement, si l’on veut bien y être réellement attentif, a des
effets très puissants sur l’économie de l’action collective.
4. La force des coopérations faibles
Les « communautés » de l’Internet sont électives. Elles ne ressemblent
en rien à l’image villageoise et tribale que certains cherchent à
réanimer en usant du vocable communautaire, afin de donner un
supplément d’âme ou un enracinement territorial aux collectifs de
l’Internet. Elles se présentent plutôt comme le résultat collectif
d’un ensemble d’actions individuelles qui, initialement, n’étaient pas
ou peu guidées par le genre d’intention que l’on prête ordinairement
au souci de s’engager derrière les valeurs partagées par une
communauté. Elles ne résultent donc pas du modèle traditionnel de la
communauté de destin, d’identité ou d’appartenance qui présuppose
l’existence, chez les individus, d’une valeur ou d’un attribut
incorporé à leur personne préalablement à leur engagement.
La plupart des grands collectifs de l’Internet sont la conséquence
émergente d’interactions opportunistes dont la prémisse est
l’exposition par les individus de leur identité, de leurs goûts, de
leurs activités et de leurs œuvres. Les individus commencent par
rendre publics leurs intérêts expressifs. D’autres saisissent les
prises offertes par les individus exposés pour débuter une interaction
avec eux. Ainsi s’engagent des coopérations « faibles » [11]. C’est le
tissu d’engagements dans lequel les personnes se laissent prendre qui
contribue à leur révéler les intérêts et les intentions qu’elles ne
savaient ou pouvaient formuler initialement. Elles se laissent ainsi
redéfinir par les interdépendances suscitées par la mise en visibilité
de leur individualité. Ce n’est qu’en de rares occasions que ces «
coopérations faibles », au terme d’un long travail de consolidation et
de renforcement des liens entre les participants font apparaître des
normes et des valeurs que les acteurs endosseront comme attributs
identitaires en s’engageant explicitement dans la prise en charge de
tâches collectives [12]. Alors les coopérations « faibles » de
l’Internet pourront effectivement devenir « fortes » et se doter de
ressources et d’instrument d’action, à la manière des collectifs du
monde réel.
La fragilité des engagements
On reconnaît dans ce modèle d’action collective l’affaiblissement des
ressorts intentionnels de l’action finalisée qui a inspiré les
critiques de la rationalité instrumentale et nourri la réhabilitation
des dimensions créatrices de l’activité [13]. En estompant les
ressorts instrumentaux de l’action au profit de composantes
expressives, les formes d’engagement individuel sur le web rehaussent
les logiques de réalisation de soi, tout en parvenant à les articuler
à la formation de collectifs publics. Dire que les acteurs découvrent
dans l’interaction le sens de leur engagement et produisent ainsi leur
identité est au cœur des éthiques de la discussion et nourrit les
débats actuels sur la reconnaissance.
Mais ce que rend possible l’Internet, c’est un couplage original entre
affirmation expressive et action collective, que l’on a plus souvent
l’habitude d’opposer lorsque l’on prête surtout attention aux «
coopérations fortes ». En effet, ce modèle d’action donne une place si
importante à l’affirmation expressive qu’elle semble affaiblir et
estomper l’intentionnalité collective de la conscience des sujets.
L’exhibition se paierait alors de l’oubli du collectif, comme l’ont
déploré de si nombreux pourfendeurs de la culture individualiste des
engagements instables et liquides [14]. Ce mode de constitution de
collectifs volontaires, auto-organisés, horizontaux peut apparaître
essentiellement fragile et inorganisé. La prétention, parfois très
illusoire, à produire des regroupements au cas par cas, sur une base
volontaire et élective, et en faveur d’une mobilisation autolimitée et
temporalisée, constitue la limite de la plupart des processus d’action
collective qui ont le web comme support. Il est cependant inutile
d’opposer l’expressivité et le souci communautaire en dramatisant
l’opposition de l’individuel et du collectif. Il paraît en effet plus
pertinent d’insister sur la manière dont l’« expressivisme » [15],
très loin du narcissisme solipsiste, incorpore toujours l’interaction
et la reconnaissance d’autrui dans son projet. Ainsi, il peut conduire
à des formes originales et nouvelles de mises en commun.
5. Les vertus de l’auto-organisation
Alors que le marché et l’État monopolisaient l’organisation des
grandes formes d’action collective, avec Internet, la baisse drastique
des coûts de mise en place de systèmes auto-organisées à large échelle
autorise les individus à créer des formes collectives dont ni le
marché ni l’État ne prendraient l’initiative. Clay Shirky soutient que
le monde numérique bouleverse le séquençage temporel de l’action
collective. Dans le modèle traditionnel de formation des collectifs,
les individus qui partagent d’abord des valeurs communes, établissent
ensuite entre eux des mécanismes de coordination afin de partager
enfin des ressources. Dans le modèle des « coopérations faibles », la
séquence est inversée : les individus partagent systématiquement leurs
ressources, afin de découvrir des personnes avec lesquelles ils se
coordonnent, pour produire ensemble des valeurs communes.
Or, soutient Clay Shirky, cette inversion du processus de fabrication
des collectifs permet des coordinations à plus large échelle et sur
des thématiques qui ne seraient ni perçues ni envisagées dans le cadre
d’une action collective planifiée. La coordination, en premier lieu,
est beaucoup plus coûteuse que le partage, puisqu’elle réclame une
synchronisation de l’action, oblige à un alignement des plans d’action
et impose des contraintes temporelles sur le déroulement des activités
associées [16]. La formation des collectifs dans le monde réel
installe la coordination avant la mise en partage. Ce qui sera partagé
entre les membres relèvera exclusivement des produits des actions de
chacun qui auront été planifiés lors du travail de coordination
préalable. Or sur Internet, la mise en partage est préalable à la
coordination, car ce qui est rendu visible, public et accessible à
tous n’a pas fait l’objet d’une délibération initiale. C’est sur ce
principe que les formes sociales les plus novatrices de l’Internet, le
logiciel libre, Wikipédia, les Creative Commons, les API (Application
Protocol Interface) ouvertes, etc., se sont développés pour fabriquer
du commun à partir d’engagements hétérogènes. En second lieu, la
conscience du collectif est plus coûteuse que la coordination, dans la
mesure où elle suppose qu’une instance de régulation fasse peser un
intérêt collectif sur les intérêts individuel [17]. Dans le monde
réel, les collectifs « tiennent » parce que les personnes qu’ils
réunissent possèdent déjà un système de valeurs et d’intérêts
suffisamment proche pour être incités à se coordonner. Dans le monde
numérique, ces valeurs partagées sont une production émergente des
interactions entre les participants qui incorporent progressivement
des identités et des croyances collectives. Mais, surtout, en raison
de la diversité et de l’hétérogénéité des participants, les collectifs
de l’Internet se définissent moins par des valeurs partagées que par
des procédures communes.
En effet, les formes collectives en réseau développent des modes
d’institutionnalisation et des systèmes de régulation qui se
distinguent des collectifs politiques ordinaires par un haut degré de
procéduralisation [18]. En premier lieu, le périmètre de ces
collectifs est particulièrement flou et la variabilité des niveaux
d’engagement en leur sein est très forte. Cet affaiblissement des
frontières du collectif est la conséquence de l’hétérogénéité des
acteurs, de la faiblesse des coûts d’entrée et de la diversité des
critères d’appartenances. En deuxième lieu, ces collectifs sont
(relativement) a-centrés et délèguent très rarement au centre le droit
de parler au nom du collectif et de le représenter. Enfin, la plupart
des procédures décisionnelles empruntent la forme du consensus et du
compromis.
Ces caractéristiques conduisent à la mise en place d’une régulation
essentiellement procédurale, tant il est généralement difficile de
définir positivement les valeurs substantielles de la communauté. À
cet égard, le cas de la gouvernance de Wikipédia constitue la forme la
plus aboutie, raffinée et subtile de régulation procédurale [19]. Mais
ce modèle se retrouve également dans les espaces de normalisation
technique de l’Internet (Icann, IETF, W3C, etc.), dans les communautés
de logiciels libres et dans de nombreuses formes communautaires
apparues sur le web.
La bureaucratie procédurale
Rendues nécessaires par l’obligation de respect du pluralisme des
identités et de la diversité des engagements, les formes d’auto-
organisation des collectifs sur Internet font cependant apparaître des
types d’autorité et de gouvernance parfois problématiques et
difficilement soutenables. Elles créent d’abord une instabilité
continue des règles de fonctionnement et de décision de la communauté.
Elles favorisent ensuite la constitution d’inégalités entre les plus
engagés dans la vie de la communauté et les autres. Elles engendrent
enfin une bureaucratie procédurale qui peut sembler difficilement
tolérable, surtout pour les nouveaux entrants [20].
Dans le monde du logiciel libre particulièrement, mais de façon plus
générale dans l’ensemble des communautés en ligne, la menace de la «
fourche » (fork), c’est-à-dire la scission de la communauté et sa
duplication en projets parallèles mais obéissant à des formes de
gouvernance différentes, constitue l’horizon omniprésent de tous les
collectifs en ligne sur Internet. La critique du désordre de
l’Internet, de sa nature fondamentalement dispersée, multiple et
proliférante, cache toujours la nostalgie d’une absence d’autorité
[21], à l’instar de ces tentatives réitérés (Nupédia, Citizendium,
etc.) et toujours échouées de dompter les articles de Wikipédia en
demandant à des experts de mettre fin à l’incessante participation des
profanes. En effet, la vocation des dispositifs procéduraux qui se
déploient dans les espaces collectifs de l’Internet est de se
substituer aux formes d’autorité substantielles qui régissent le
partage des rôles et des pouvoirs dans l’espace public « oligarchique ».
6. La légitimité ex-post
L’espace public traditionnel est le résultat d’un long processus de
professionnalisation et de domestication des locuteurs qui a donné
naissance à la production de statuts réservés pour ceux qui prennent
la parole en public, à une organisation syndicale de la presse et de
l’édition et à des outils juridiques de protection de la liberté
d’expression. D’exigeantes règles de publicité administrent un
contrôle a priori (le sacro-saint rôle degate-keeper des médias et de
l’édition) des énoncés avant leur mise en visibilité. L’espace public
traditionnel était public parce que les informations rendues visibles
à tous avaient fait l’objet d’une sélection préalable par des
professionnels obéissant à des normes déontologiques qui se sont
construites en même temps que le droit permettant de punir, en les
invisibilisant, les propos contrevenants à ces règles. Ce mode de
production de l’espace public par les médias modernes d’information
assurait donc conjointement la visibilité et la publicité des énoncés.
Or ce que l’arrivée d’Internet met en jeu au regard de nos conceptions
traditionnelles de l’espace public relève justement d’un découplage
entre ces deux notions. Des énoncés peuvent être accessibles (c’est-à-
dire potentiellement visibles) sans pour autant se voir dotés
immédiatement et intrinsèquement, par défaut si l’on peut dire, d’un
caractèrepublic. En abolissant la double épreuve de sélection des
qualités des énonciateurs et de contrôle a priori de leurs énoncés,
visibilité et publicité ne sont plus empiriquement synonymes.
L’attribution d’un caractère d’importance à un énoncé ne résulte pas
d’une sélection préalable par un corps spécialisé, mais est la
conséquence d’une hiérarchisation ex-posteffectuée par les internautes
en fonction de leur position dans la structure des réputations sur la
toile [22]. C’est le travail effectué par les internautes pour lier
les propos et leur conférer de la notoriété qui produit cette forme de
visibilité particulière dans laquelle les propos « légitimes » sont
ceux qui apparaissent « en haut » des hiérarchies (des moteurs de
recherche, des classement des blogs, des fils d’actualité des portails
d’information, des agrégateurs de news, etc.). Les prises de parole
qui restent collées « en bas » de cette hiérarchie, non liés, donc pas
ou à peine vues, ne reçoivent pas le même caractère public.
C’est donc la lecture par les internautes et leur décision de lier et
de faire circuler cette prise de parole plutôt que celle-là, c’est-à-
dire la réception, qui désigne aux autres les propos dignes d’être
reconnus comme ayant un caractère public et partageable. Etablir un
lien, c’est émettre un vote [23]. Les classements produits par ce
processus de « hiérarchisation par la foule » ont certes un fondement
numérique [24], mais cette numération ne procède pas, à la manière
d’une mesure d’audience télévisée, d’une opération de consultation à
base représentative. Il s’agit en fait d’une sommation d’actions
volontaires et plus ou moins « réfléchies ». Les hiérarchies
numériques d’Internet somment des opérations actives d’appréciation et
de jugement, et non pas des stimuli. Ce mode de production des
évaluations collectives sur Internet constitue, en quelque sorte, sa
raison pratique et constitue l’un de ses trésors les plus précieux… et
les plus menacés.
L’écrasement de la diversité
En effet, ce mode de légitimation « par la foule » ne peut faire
oublier la réalité autrement plus complexe et imbriquée de la
formation de la notoriété sur Internet. La structure des liens entre
sites donne à voir un paysage extrêmement inégalitaire et
hiérarchique. Les effets de la concentration des autorités (« hubs »),
des stratégies de visibilité développées par les acteurs et de la
structuration inégale des liens sur la toile jouent un rôle décisif
sur les classements dans l’univers numérique [25]. L’implantation sur
la toile des institutions de l’espace public traditionnel (agences de
presse, journaux en ligne, blogueurs influents proches du monde
médiatique, portails des acteurs de l’Internet) structure fortement,
par leur choix de publication et de mises en lien, la hiérarchie des
énoncés les plus visibles. En conséquence, si l’on ne porte attention
qu’au sommet de la hiérarchie des informations, l’agenda de l’Internet
ne présente que des différences mineures avec celui de l’espace
médiatique [26]. L’Internet participatif ne ferait alors que
reproduire les critères de légitimité des gate-keepers traditionnels.
Par ailleurs, les algorithmes de « filtrage collaboratif » qui
constituent, si l’on peut dire, les dispositifs électoraux de
l’Internet, se trouvent de plus en plus soumis à des déformations
systématiques sous la pression des intérêts commerciaux des
plateformes à la recherche d’un improbable modèle économique. La
richesse du web est d’avoir su faire exister, sous les messages
dominants, un espace intermédiaire où il est permis de dire, de
partager et de discuter de sujets et de contenus qui jusqu’alors
circulaient très mal dans l’espace public. Le risque d’une «
reféodalisation de l’espace public » [27] de l’Internet est de voir la
hiérarchie des têtes de classement écraser la diversité du web et
corrompre les outils coopératifs qui permettent d’en assurer la
visibilité. Victimes de leur inventivité et de leur refus d’emprunter
les formats standard de lisibilité qui se sont imposés sur le web, des
propos peuvent ainsi être victimes d’un processus d’invisibilisation.
L’une des critiques qui doit être faite aux technologies de classement
de l’Internet est de ne pas disposer d’outils suffisamment subtils
pour enrichir la diversité des critères d’évaluation et ne pas savoir
mettre en avant les énoncés qui ne répondent pas aux métriques des
algorithmes réputationnels. Aussi faut-il espérer que se développe une
analyse critique du fonctionnement des algorithmes de classement afin
d’aider la « longue traîne », le phénomène le plus radicalement «
démocratique » de l’Internet, à ne pas se voir écraser et disparaître,
comme c’est le cas pour certains énoncés dans l’espace public
traditionnel, mais à mieux exister, s’enrichir et vibrer.
Le tournant idéologique de la massification de l’Internet
Internet est en train de se transformer sous l’effet d’un profond et
soudain mouvement de massification des usages. Le développement des
blogs et des réseaux sociaux, la généralisation des usages du web par
les jeunes de toutes origines sociales, la pénétration des outils
numériques dans un nombre de plus en plus important de sphères de la
vie sociale, la diversification des usages commerciaux, ludiques,
pratiques ou fonctionnels du réseau des réseaux, bref la routinisation
des pratiques de l’Internet, constituent un tournant important et un
enjeu intellectuel décisif.
Les productions théoriques qui ont pensé la forme politique de
l’Internet se sont attachées à en isoler des spécificités en
généralisant les propriétés de coopération, d’ouverture et
d’horizontalité de son infrastructure aux pratiques de ses usagers
[28]. Développeurs de logiciels libres, activistes des biens communs
immatériels, prophètes de l’intelligence collective, avocats des
téléchargeurs-remixeurs, apôtres de la liberté d’expression et des
travestissements identitaires, militants d’une information alternative
ont été les premiers théoriciens de la forme politique de l’Internet.
D’une manière particulièrement originale, et sans doute très rare dans
l’histoire des grandes inventions technologiques, ils ont su articuler
un protocole technique, un modèle d’innovation collective, une culture
de l’échange, un schéma de gouvernance horizontal, des formats
juridiques ouverts, une revendication d’extra-territorialité, etc.,
dans un modèle politique et culturel qui a exercé une influence très
profonde sur les usages et la trajectoire de l’Internet.
Or cette configuration intellectuelle devait sa force à la
correspondance qu’elle parvenait facilement à établir entre la
valorisation de normes d’ouverture et de créativité et la réalité des
pratiques des usagers. Cette correspondance tenait notamment au fait
que les promoteurs d’un Internet ouvert et coopératif étaient aussi
les premiers (et les plus habiles) utilisateurs de l’Internet et
qu’ils constituaient une communauté d’utilisateurs aux propriétés très
homogènes (blancs, masculins, occidentaux et cultivés – comme en
témoignent avec constance les enquêtes sociographiques sur ceux qui en
constituent l’avant-garde, les développeurs de logiciels libres).
Aujourd’hui, la massification des usages de l’Internet impose un
changement d’échelle qui, toutes choses égales par ailleurs,
s’apparente à la manière dont la démocratisation des publics scolaires
a mis en tension les idéaux éducatifs « républicains ». L’espace de
pratique d’un groupe à forte homogénéité sociale et culturelle est
désormais investi par des populations de plus en plus hétérogènes
socialement et culturellement. Elles se multiplient dans toutes les
directions, éclatent en univers disparates, se compromettent avec le
monde marchand, exhibent les individus sous diverses facettes,
encouragent les comportements opportunistes, mimétiques ou infantiles,
accélèrent les productions de haute culture comme les expressions les
plus triviales, absurdes ou vulgaires, facilitent la coopération et le
calcul, le don et la frime, la créativité et la standardisation. Les
catégories politiques qui avaient servi à définir l’Internet des
origines se trouvent comme prises en porte-à-faux par ce processus de
massification des usages du réseau des réseaux.
Du Wiki à Facebook
La faille qui s’est ouverte entre les idéaux des militants de
l’Internet et les activités des nouveaux pratiquants conduit a des
remises en cause, des incertitudes, voire à une sorte de nostalgie
conservatrice, renvoyant dans l’enfer du commerce et de
l’abrutissement culturel les nouveaux usagers du réseau. Certains des
militants les plus actifs de l’Internet ouvert, autrefois prompts à
voir dans le moindre détournement technique ou sémiotique, le signe
d’un devenir-sujet et d’une résistance aux assignations politiques et
culturelles, déplorent aujourd’hui l’hétéro-détermination et la
réification des individus. Par une étrange pirouette intellectuelle,
ils ont échangé Deleuze-Guattari contre Adorno-Horkheimer, sans bien
se rendre compte de ce que ce changement de paradigme devait à la
transformation morphologique du public de l’Internet sous l’effet de
l’arrivée des jeunes usagers de milieu populaire [29].
Ce désajustement entre les idéaux de l’Internet politique et les
pratiques du web n’est pas nouveau. Il fait en quelque sorte partie de
son histoire, constamment nourrie par une conflictualité féconde entre
l’Internet marchand et l’Internet non marchand. Mais, comme l’a montré
Jonathan Zittrain [30], un tel changement d’échelle dans les usages
conduit à rendre ces décalages beaucoup plus apparents. Il augmente
considérablement les risques de voir certains des choix technologiques
les plus structurants dans l’organisation de l’Internet être remis en
cause au nom de la sécurité et de l’obligation de qualité qui seraient
dues aux nouveaux entrants, moins compétents pour affronter les aléas
techniques du réseau. Une tension de plus en plus forte se fait ainsi
jour entre les militants de l’Internet du premier âge et leurs
enfants, entre les partageux du wiki et les pokeurs de Facebook, entre
les codeurs de communautés et les « customiseurs » de page MySpace, etc.
Certes, ce décalage générationnel a été profondément amplifié par
l’arrivée d’entreprises commerciales dans l’univers des pratiques
d’échanges sur Internet. Certes, il y a souvent loin entre les idéaux
de créativité et d’intelligence collective et la dimension prosaïque,
parfois narcissique et souvent conformiste, des nouvelles formes
d’expression sur le web. Certes, les formes d’exposition publique de
l’identité personnelle des nouveaux praticiens, sans être très
différentes de celles de leurs aînés, présentent des risques en termes
de protection de la vie privée, en raison du changement d’échelle dans
le volume des données publiées et de la monopolisation de ces données
par des acteurs privés.
Mais l’argument que l’on souhaiterait défendre est qu’il est
préférable de réapprendre et de réaffirmer les principes de la forme
politique de l’Internet des origines, afin d’accueillir la
diversification des publics de l’Internet, plutôt que de s’y opposer
en prenant une pose réactionnaire, condescendante ou élitiste. Car, à
bien y regarder, les pratiques des nouveaux publics de l’Internet ne
sont pas sans rapport avec les idéaux des pionniers. Mais il faut,
pour en souligner la continuité, tirer quelques enseignements des
travaux descultural studies qui ont déjà eu à affronter, dans d’autres
domaines, la question de l’articulation entre avant-garde et culture
de masse. Plus que jamais, le principal enjeu politique de l’Internet
est bien celui de sa démocratisation.
par Dominique Cardon [10-11-2009]
Aller plus loin
Sur La Vie des idées :
Internet, nouvel espace démocratique ?
Entretien avec Dominique Cardon (vidéo).
Quelques sites :
Wikipédia, la célèbre encyclopédie libre : http://fr.wikipedia.org/wiki/Accueil
Le Forum social européen : http://www.fse-esf.org/
L’Observatoire citoyen de l’activité parlementaire : http://www.nosdeputes.fr/
La quadrature du net, organisation de défense des droits et libertés
des citoyens sur Internet :http://www.laquadrature.net/
OpenStreetMap réalise une carte du monde sous licence « libre » :http://www.openstreetmap.fr/
Global Voices sélectionne, traduit et diffuse en 18 langues des
blogs du monde entier :http://fr.globalvoicesonline.org/
Samizdat, entreprise politique de communication alternative : http://www.samizdat.net
Vecam donne aux citoyens les moyens de comprendre et de s’approprier
la numérisation croissante de l’information : http://vecam.org/
April vise à promouvoir et défendre le logiciel libre : http://www.april.org/
Independent media center, collectif regroupant des organisations de
médias indépendants :http://www.indymedia.org/fr/
Agoravox, le « média citoyen » : http://www.agoravox.fr/
Nettime fédère des listes de diffusion pour constituer un discours
international en réseau :http://www.nettime.org
Notes
[1] . Voir, par exemple Flichy (Patrice), L’imaginaire d’Internet,
Paris, La Découverte, 2001 ou, plus récemment : Turner (Fred), From
Counterculture to Cyberculture. Steward Brand, the Whole Earth
Network, and the Rise of Digital Utopianism, Chicago, The University
of Chicago Press, 2006.
[2] . Rancière (Jacques), La mésentente. Politique et philosophie,
Paris, Galilée.
[3] . Boltanski (Luc), Chiapello (Eve), Le nouvel esprit du
capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.
[4] . Cette question a notamment été bien mise en avant par la
critique féministe de L’espace public de Jürgen Habermas. Voir Fraser
(Nancy), “Rethinking the Public Sphere : A Contribution to the
Critique of Actually Existing Democracy”, in Calhoun (Craig), dir.,
Habermas and the Public Sphere, Cambridge, MIT Press, 1992, p. 109–142.
[5] . Sur le web en clair-obscur, voir Cardon (Dominique), « Le design
de la visibilité. Un essai de cartographie du web 2.0 », Réseaux, n°
152, 2008, p. 93-137.
[6] . Comme souvent dans les débats sur la qualité des productions
culturelles populaires, cette critique peut prendre un tour
conservateur [Keen (Andrew), The Cult of the Amateur : How Blogs,
MySpace, YouTube and the Rest of Today’s User Generated Media are
Killing Our Culture and Economy, New York, Doubleday, 2007] ou «
progressiste » [Petersen (Søren Mørk), “Loser generated Content : From
Participation to Exploitation”,First Monday, vol. 13, n° 3, 3 march
2008].
[7] . Voir Latour (Bruno), « Le fantôme de l’esprit public. Des
illusions de la démocratie aux réalités de ses apparitions », préface
à Lippman (Walter), Le public fantôme, Paris, Demopolis, 2008.
[8] . Bradwell (Peter), Gallagher (Noël), We no longer control what
others know about us, but we don’t yet understand the consequences,
London, Demos, 2007.
[9] . Moulier-Boutang (Yann), Le capitalisme cognitif. La nouvelle
grande transformation, Paris, Editions Amsterdam, 2007.
[10] . Sur cette inversion vers le modèle “Publish, then filter”, voir
Shirky (Clay), Here Comes Everybody. The Power of Organizing without
Organizations, New York, The Penguin Press, 2008, chap. 4.
[11] . Aguiton (Christophe), Cardon (Dominique), 2007, “The Strength
of Weak Cooperation : An attempt to Understand the Meaning of Web2.0”,
Communications & Strategies, n° 65, 2007, p. 51-65. De façon
légèrement différente, c’est le même genre de modèle de constitution
des « communautés » sur Internet qui est entendu derrière l’expression
de “networked individualism” par Wellman (Barry), “Physical Place and
cyber place : the rise of personalised netxorking”, Journal of Urban
and Regional Research, n° 25, juin 2001, p. 227-252 et Castells
(Robert), La galaxie Internet, Paris, Fayard, 2002.
[12] . Ce processus a été très bien décrit à propos de la manière dont
l’engagement individuel dans l’écriture d’articles sur Wikipédia se
transforme en une prise en charge progressive des intérêts collectifs
de la communauté des encyclopédistes. Voir Bryant (Susan), Forte
(Andrea), Bruckman (Amy), “Becoming Wikipedian : Transformation of
Participation in a Collaborative Online Encyclopaedia”, Proceedings of
GROUP 2005, ACM Press, New York, NY, 2005, 1-10.
[13] . Joas (Hans), La créativité de l’agir, Paris, Cerf, 1999.
[14] . Bauman (Zigmunt), La vie liquide, Rodez, Le Rouergue/Chambon,
2006.
[15] . Allard (Laurence), Vandenberghe (Frédéric), « Express
Yourself ! Les pages perso entre légitimation techno-politique de
l’individualisme expressif et authenticité réflexive peer-to-peer »,
Réseaux, n°117, 2003, p. 191-219.
[16] . Shirky (Clay), Here Comes Everybody…, op. cit., p. 45.
[17] . Ce lien entre institutionnalisation d’une gouvernance
collective et intériorisation des valeurs communautaires a été bien
mis en évidence dans le débat sur la tragédie des commons.
[18] . À cet égard, les collectifs politiques qui sont les plus
proches de ce mode de régulation des coopérations sur Internet sont
les structures politiques inventées par les militants
altermondialistes à travers le processus des forums sociaux. Voir
Aguiton (Christophe), Cardon (Dominique), « De la cooptation à
l’agglutination. Culture participative et formes organisationnelles
des forums sociaux », in Neveu (Catherine),Cultures et pratiques
participatives. Perspectives comparatives, Paris, L’Harmattan, 2007,
p. 55-74.
[19] . Cardon (Dominique), Levrel (Julien), « La vigilance
participative. Une interprétation de la gouvernance de Wikipédia »,
Réseaux, n° 154, 2009, p. 51-89.
[20] . O’Neil (Mathieu), Cyberchiefs. Autonomy and Authority in Online
Tribes, London, Pluto Press, 2009.
[21] . Weinberger (David), Everything is miscellaneous. The power of
the new digital disorder, New York, Times Book, 2007.
[22] . Pour une analyse détaillée de ce mécanisme, voir Benkler
(Yochai), The Wealth of Networks : How Social Production Transforms
Markets and Freedom, New Haven, Yale University Press, 2006.
[23] . Loveluck (Benjamin), « Internet, vers la démocratie radicale ?
», Le Débat, n° 151, septembre-octobre 2008 ; Origgi (Gloria), « La
passion d’évaluer », La vie des idées [http://www.laviedesidees.fr/Sagesse-en-reseaux-la-passion-d.html
].
[24] . Sur le lien entre nombre et qualité dans le cas de Wikipédia,
voir Wilkinson (Dennis), Huberman (Bernard), “Assesssing the value of
cooperation in Wikipedia”, First Monday, volume 12, number 4, April
2007.
[25] . Sur ces questions : Halavais (Alexander), Search Engine
Society, Cambridge, Polity Press, 2009 ; Ippolita, La face cachée de
Google, Paris, Manuels Payot, 2008.
[26] . Voir Hindman (Matthew), The Myth of Digital Democracy,
Princeton, Princeton University Press, 2009 et Rebillard (Franck), Le
web 2.0 en perspective. Une analyse socio-économique de l’Internet,
Paris, L’Harmattan, 2007.
[27] . Cette expression est employée par J. Habermas pour désigner le
moment où, dans la deuxième moitié du XIXème siècle, les intérêts
commerciaux et la massification du lectorat ont restreint, rationalisé
et « marchandisé » le principe de publicité apparu à la fin du XVIIIe
siècle. Voir Habermas (Jürgen), L’espace public : archéologie de la
publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise,
Paris, Payot, 1997.
[28] . Benkler (Yochai), The Wealth of Networks. How Social Production
Transforms Markets and Freedom, New Haven, Yale University Press,
2006 ; Lessig (Lawrence), The Future of Ideas. The Fate of the Commons
in a Connected World, New York, Random House, 2001.
[29] . Boyd (Danah), “Viewing American class divisions through
Facebook and MySpace”, Apophenia Blog Essay, 24 juin 2007 [http://www.danah.org/papers/essays/ClassDivisions.html
].
[30] . Zittrain (Jonathan), The Future of Internet. And how to stop
it, New York, Yale University Press, 2008.