Source / auteur : Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en
lutte
Mexique : maiz santo ou Monsanto ?
mis en ligne jeudi 12 novembre 2009 par jesusparis
http://www.hns-info.net/spip.php?article20299
Tandis que le blé, le riz et les autres céréales existaient déjà à
l’état sauvage, et n’ont fait que bénéficier d’améliorations
successives, la plupart des historiens de l’agriculture estiment que
le maïs a été entièrement créé par l’homme, à partir d’une plante à la
fois proche et fort éloignée : le téosinte. Les découvertes
archéologiques les plus récentes concernent des épis de maïs (Zea
mays) retrouvés dans les vallées centrales de l’Oaxaca, au Mexique,
datés vers 7 000 ans avant notre ère. On peut aisément imaginer le
patient et probablement passionnant "travail" de sélection mené par
les hommes et les femmes [1] de cette région du monde, et qui a dû
précéder cette apparition pendant des siècles, voire des millénaires.
Résultant de ce labeur et des soins apportés depuis à leur invention,
plusieurs dizaines de races et des milliers de variétés locales,
adaptées à des conditions extrêmement variées de sols et de climats,
ont apporté aux communautés amérindiennes, du nord au sud, le
renforcement de leur autosuffisance alimentaire. On ne saurait donc
s’étonner d’entendre des indigènes dire aujourd’hui que sans le maïs,
leur civilisation aurait depuis longtemps disparu.
Pourtant, loin de revendiquer un quelconque droit d’auteur sur la
plante, les Indiens des Amériques ont fait exactement l’inverse, dans
tous leurs mythes et légendes. Le Popol Vuh, livre sacré des Mayas
Quiché, nous rapporte que les dieux, après avoir tenté de créer les
premiers hommes avec de la glaise (rapidement dissoute sous les
averses tropicales), puis avec du bois (beaucoup plus résistant, mais
pas vraiment idéal sur le plan de la sensibilité ou de
l’intelligence), ont fini par pétrir les ancêtres des Quiché dans une
pâte faite de trois variétés de maïs. Les inventeurs du maïs se disent
donc issus de celui-ci. Cette belle inversion laisse apparaître dans
toute son ampleur la mesquinerie des entreprises agroalimentaires,
tentant, elles, de déposer des brevets sur la vie.
Là où ils disposent de terres en quantité suffisante, les Indiens du
Mexique (et d’ailleurs) continuent d’y vivre, et de démontrer leurs
étonnantes capacités à cultiver pour nourrir convenablement leurs
familles, les malades et les vieux des villages. La milpa, le champ de
maïs, est au centre de la vie indígena. Il y pousse également, en
étroite association, des haricots (qui profitent de la tige de la
céréale et enrichissent le sol en azote), des calebasses (dont les
larges feuilles rampantes retiennent l’évaporation de l’eau et
ralentissent la croissance des herbes adventices), des tomates et des
physalis, ainsi que tout une foule de plantes aromatiques.
Les préparations à base de maïs sont aussi variées que savoureuses et
nutritives. Bouilli dans une eau additionnée de chaux (la
nixtamalisation, celle-ci permettant d’améliorer la disponibilité des
vitamines, notamment PP, et d’éliminer le risque de pellagre), écrasé
ensuite sur une pierre ou moulu, il permet de fabriquer les célèbres
tortillas, mais aussi le pozol (fermenté vingt-quatre heures dans une
feuille de bananier, puis consommé dissous dans de l’eau), l’atole,
les tamales... et les innombrables spécialités que possède l’art
culinaire mexicain (tacos, enchiladas, chilaquiles, pozole, sopes,
totopos, nachos, etc.).
Pour les Mayas, par exemple, le maïs possède une âme (ch’ulel). Des
récits racontent aux enfants que, si l’on oublie de ramasser quelques
épis de maïs et qu’on les abandonne dans un coin du champ, ceux-ci se
mettent à pleurer, rappelant le paysan à son devoir. Dans les langues
du Chiapas (tsotsil, tseltal) le verbe manger (ve’el, we’el)
s’applique au maïs, le seul aliment capable de restaurer, de
reconstituer l’individu. Pour la viande, les haricots, les fruits, on
emploiera d’autres verbes. Car on est déjà dans une sorte de
grignotage...
Mais pour nourrir les villes, ces monstres engendrés par la déraison
d’un développement devenu incontrôlable, les belles histoires
indiennes ne suffisent pas. Au contraire. D’autres mythes, ceux du
progrès et d’une humanité tournée vers un futur radieux, urbain,
technologique et soumis au "règne machinal", se font entendre bien
plus fort. Ils exigent que l’on en finisse avec ces individus arriérés
qui ne produisent quasiment rien pour le marché, occupent des terres
que l’on verrait bien plus utiles à la production, disons, de
biocarburants et refusent de devenir la main-d’œuvre compétitive et
pas chère du tout dont les entreprises ont grand besoin, dans ce
contexte de crise.
Jusque dans les années 1970-1980, le Mexique était autosuffisant en
maïs (celui-ci constitue, on l’a vu, l’essentiel du bol alimentaire de
la plus grande partie de la population). Des politiques
gouvernementales désastreuses ont précarisé la situation des petits et
moyens producteurs, qui fournissaient les villes. De hauts dirigeants
[2] possèdent, il est vrai, des intérêts dans les trusts de
l’agroalimentaire. En 1994, l’entrée du pays dans le TLC (traité de
libre commerce, appelé également ALENA ou NAFTA), avec les USA et le
Canada, a entraîné la suppression des barrières douanières avec ces
pays, dont l’agriculture fortement subventionnée, mécanisée, s’appuie
sur des arrosages intensifs, des intrants chimiques en quantité
massive, des semences hybrides à haut rendement à l’hectare. Le TLC a
précipité la crise des producteurs traditionnels, tandis qu’il a
renforcé les secteurs de l’agro-industrie tournés vers l’exportation.
La désertification des campagnes s’est accrue, augmentant au passage
le poids de la dépendance des villes sur le plan alimentaire.
Aujourd’hui, le Mexique doit importer le quart de sa consommation de
maïs. On sait, par ailleurs, que les prix de la tortilla ont flambé,
suite à la spéculation et la concurrence de la production de
biocarburants. Pendant dix ans, un moratoire avait empêché la culture
de maïs transgénique. Même si l’on avait déjà observé des cas de
contamination (notamment dans l’État d’Oaxaca, berceau historique du
maïs), le maïs OGM n’était jusqu’à ces derniers temps présent que dans
la farine industrielle (la fameuse Maseca). La levée du moratoire,
décrétée par le gouvernement de Felipe Calderón, suscite de
vigoureuses réactions dans tout le pays. Les associations, les
manifestations se multiplient. Une campagne (Sin maíz no hay país,
Sans maïs pas de pays) a sillonné le Mexique. La chercheuse Silvia
Ribeiro n’hésite pas à parler de maïcide [3]. Mais Monsanto, le "libre
commerce" et tout un système économique et social reposant sur la
diminution constante du nombre de paysans, sur l’urbanisation et
l’aliénation massive de la population auront le dernier mot.
L’objectif, ne l’oublions pas, est bel et bien l’appropriation et
l’exploitation par une poignée de multinationales de l’ensemble des
semences utilisées sur la planète. Les OGM, au-delà des quelques
dégâts collatéraux sur la microfaune et la flore, sur la biodiversité
et, peut-être, sur la santé humaine, sont la voie royale pour y
parvenir.
Sur le terrain, c’est-à-dire sur leurs terres et territoires, les
seuls qui mèneront la résistance jusqu’au bout seront très
probablement des paysans indigènes [4]. Que ce soit les zapatistes
tsotsil, tseltal, ch’ol, tojolabal ou zoque de l’EZLN au Chiapas, des
zapotecos ou des mixtecos de l’Oaxaca, des p’urépecha ou des nahuas au
Michoacán, il s’agit pour ces hommes et ces femmes de défendre ce dont
ils sont faits. Ou leur création, comme l’on préfère : le Santo Maíz.
Jean-Pierre Petit-Gras. (À partir d’un article de Silvia Ribeiro)
Notes
[1] Le rôle des femmes dans la sélection des semences, dans les
sociétés traditionnelles, est bien connu. Au Mexique, cette tâche est
toujours l’occasion de fêtes et de réjouissances.
[2] La famille de Salinas de Gortari, par exemple, est liée au trust
Gruma (Maseca), qui contrôle la fabrication de farine de maïs et de
tortillas industrielles.
[3] Silvia Ribeiro anime un groupe de recherche intitulé ETC. Lire en
français : http://www.legrandsoir.info/Mexique...
[4] Au Chiapas, les zapatistes poursuivent la construction de leur
autonomie, dans un contexte de guerre "de basse intensité" de plus en
plus aigu. Ailleurs, dans l’Oaxaca, au Guerrero ou au Michoacán, le
processus de récupération des terres et de l’autonomie rencontre lui
aussi la répression, les assassinats et une militarisation croissante.