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Les Riches Heures De La Déontologie: "Le Point A Retrouvé "Le Petit Livre Beige Des Saboteurs De Lq SNCF" "
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desinformationmensonge  
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 Meer opties 20 nov 2008, 18:26
Van: desinformationmensonge <desinformationmenso...@gmail.com>
Datum: Thu, 20 Nov 2008 18:26:44 +0100
Lokaal: do 20 nov 2008 18:26
Onderwerp: Les Riches Heures De La Déontologie: "Le Point A Retrouvé "Le Petit Livre Beige Des Saboteurs De Lq SNCF" "

20 novembre à 17h35
Dans Le Point de ce matin, je tombe sur un ahurissant petit papier,  
dont les auteurs ont découvert, ne ris pas, je te prie, "le petit  
livre beige des saboteurs de la SNCF" [1].

De quoi s’agit-ce ?

D’"un petit livret de 86 pages, à peine plus grand qu’un carnet, sans  
mention d’auteur ni d’éditeur", avec "sur la couverture de carton  
marron-beige, un seul mot en guise de titre : "Appel"".

D’un "opuscule" qui, nous dit Le Point, "circule sous le manteau dans  
les squats de la mouvance autonome - celle que les policiers  
considèrent comme le vivier d’où sont issus les saboteurs de la  
SNCF" [2].

(Putain : ça fout les jetons.)

Des 86 pages (en effet) de cet Appel écrit en 2003, les journaleux du  
Point ont retenu (en tout et pour tout) quatre ou cinq phrases-choc,  
éventuellement sorties de leur contexte : ces mecs-là ne reculent  
devant rien, pour impressionner le populo.

Ils reproduisent par exemple ces quelques mots : "Nous envisageons  
sereinement le caractère criminel de nos existences, et de nos gestes".

Quelle horreur !

S’écrie mâme Dupont.

Mais ce que ces crânes investigateurs ne disent pas, c’est qu’on  
trouve, juste après, cette explication - qui change tout : "(…) On  
s’est appliqué à rendre criminelle la plus petite tentative de passer  
outre les rapports marchands. Le champ de la légalité se confond  
depuis longtemps avec celui des contraintes multiples à se rendre la  
vie impossible, par le salariat ou l’auto-entreprise, le bénévolat ou  
le militantisme. En même temps que ce champ devient toujours plus  
inhabitable, on a fait de tout ce qui peut contribuer à rendre la vie  
possible un crime. Là où les activistes clament "No one is illegal",  
il faut reconnaître exactement l’inverse : une existence entièrement  
légale serait aujourd’hui une existence entièrement soumise. Il y a  
les fraudes au fisc et les emplois fictifs, les délits d’initié et les  
fausses faillites ; il y a les fraudes au RMI et les fausses fiches de  
paye, les arnaques aux APL et les détournements de subventions, les  
restaus aux frais de la princesse et les amendes qu’on fait sauter. Il  
y a les voyages dans la soute d’un avion pour franchir une frontière,  
et les voyages sans ticket pour faire un trajet en ville ou à  
l’intérieur d’un pays. La fraude dans le métro, le vol à l’étalage,  
sont les pratiques quotidiennes de milliers de gens dans les  
métropoles. Et ce sont des pratiques illégales d’échange de graines  
qui ont permis de sauvegarder bien des espèces de plantes. Il y a des  
illégalismes plus fonctionnels que d’autres au système-monde  
capitaliste. Il y en a qui sont tolérés, d’autres qui sont encouragés,  
d’autres enfin qui sont punis. Un potager improvisé sur un terrain  
vague aura toutes les chances de se voir rasé au bulldozer avant la  
première récolte. Si l’on prend en compte les sommes des lois  
d’exception et des règlements coutumiers qui régissent chacun des  
espaces que traverse n’importe qui un jour, il n’est pas une  
existence, désormais, qui puisse être assurée d’impunité. Les lois,  
les codes, les décisions, les décisions de jurisprudence existent qui  
rendent toute existence punissable ; il suffirait pour cela qu’ils  
soient appliqués à la lettre".

Naturellement, tu n’es pas (du tout) obligé(e) d’être d’accord avec  
ces diverses considérations - mais tu admettras que si le crime est  
dans la culture d’un "potager improvisé", la revendication d’un  
"caractère criminel " est tout de suite moins terrifiante que ne le  
suggère Le Point - et qu’il faut n’avoir aucune espèce de vergogne,  
pour y déceler une éventuelle prédisposition au terrorisme.

Répète après moi : les journaleux sont des pitres.

P.-S.
Voilà deux autres (longs) bouts de l’ Appel  : je ne vais pas les  
commenter, je préfère que tu te fasses tout(e) seul(e) ton idée.

MORCEAU NUMÉRO 1 : "Ceci est un appel. C’est-à-dire qu’il s’adresse à  
ceux qui l’entendent. Nous ne prendrons pas la peine de démontrer,  
d’argumenter, de convaincre. Nous irons à l’évidence. L’évidence n’est  
pas d’abord affaire de logique, de raisonnement. Elle est du côté du  
sensible, du côté des mondes. Chaque monde a ses évidences. L’évidence  
est ce qui se partage ou partage. Après quoi toute communication  
redevient possible, qui n’est plus postulée, qui est à bâtir. Et cela,  
ce réseau d’évidences qui nous constituent, ON nous a si bien appris à  
en douter, à le fuir, à le taire, à le garder pour nous. ON nous l’a  
si bien appris que tous les mots nous manquent quand nous voulons crier.

Quant à l’ordre sous lequel nous vivons, chacun sait à quoi s’en  
tenir : l’empire crève les yeux. Qu’un régime social à l’agonie n’ait  
plus d’autre justification à son aribitraire que son absurde  
détermination - sa détermination sénile - à simplement durer ; Que la  
police, mondiale ou nationale, ait reçu toute latitude de régler leur  
compte à ceux qui ne filent pas droit ; Que la civilisation, blessée  
en son coeur, ne rencontre plus nulle part, dans la guerre permanente  
où elle s’est lancée, que ses propres limites ; Que cette fuite en  
avant, déjà centenaire presque, ne produise plus qu’une série sans  
cesse plus rapprochée de désastres ; Que la masse des humains  
s’accomode à coups de mensonge, de cynisme, d’abrutissement ou de  
cachetons à cet ordre des choses. Nul ne peut prétendre l’ignorer. Et  
le sport qui consiste à décrire sans fin, avec une complaisance  
variable, le désastre présent, n’est qu’une autre façon de dire :  
"C’est ainsi" ; la palme de l’infamie revenant aux journalistes, à  
tous ceux qui font mine de redécouvrir chaque matin les saloperies  
qu’ils avaient constatées la veille.

Mais ce qui frappe, pour l’heure, ce ne sont pas les arrogances de  
l’empire, c’est plutôt la faiblesse de la contre-attaque. Comme une  
colossale paralysie. Une paralysie de masse, qui dit tantôt qu’il n’y  
a rien à faire, quand elle parle encore, tantôt qui concède, poussée à  
bout, qu’"il y a tant à faire" - ce qui n’est pas différent. Puis, en  
marge de cette paralysie, le "il faut bien faire quelque chose,  
n’importe quoi" des activistes.

Seattle, Prague, Gênes, la lutte contre les OGM ou le mouvement des  
chômeurs, nous avons pris notre part, nous avons pris notre parti dans  
les luttes des dernières années ; et certes pas du côté d’Attac ou des  
Tute Bianche.

Le folklore protestataire a cessé de nous distraire. Dans la dernière  
décennie, nous avons vu le marxisme-léninisme reprendre son monologue  
ennuyeux dans des bouches encore lycéennes. Nous avons vu l’anarchisme  
le plus pur nier aussi ce qu’il ne comprend pas. Nous avons vu  
l’économisme le plus plat - celui des amis du Monde diplomatique -  
devenir la nouvelle religion populaire. Et le négrisme s’imposer comme  
unique alternative à la déroute intellectuelle de la gauche mondiale.  
Partout, le militantisme s’est remis à édifier ses constructions  
branlantes, ses réseaux dépressifs, jusqu’à l’épuisement. Il n’a pas  
fallu trois ans aux flics, syndicats et autres bureaucraties  
informelles pour avoir raison du bref "mouvement anti-mondialisation".  
Pour le quadriller. Le diviser en "terrains de lutte", aussi rentables  
que stériles.

À l’heure qu’il est, de Davos à Porto Alegre, du Medef à la CNT, le  
capitalisme et l’anticapitalisme décrivent le même horizon absent. La  
même perspective tronquée de gérer le désastre. Ce qui s’oppose à la  
désolation dominante n’est en définitive qu’une autre désolation,  
moins bien achalandée. Partout c’est la même bête idée du bonheur. Les  
mêmes jeux de pouvoir tétanisés. La même désarmante superficialité. Le  
même analphabétisme émotionnel. Le même désert.

Nous disons que cette époque est un désert, et que ce désert  
s’approfondit sans cesse. Cela, par exemple, n’est pas de la poésie,  
c’est une évidence. Une évidence qui en contient beaucoup d’autres.  
Notamment la rupture avec tout ce qui proteste, tout ce qui dénonce et  
glose sur le désastre. Qui dénonce s’exempte. Tout se passe comme si  
les gauchistes accumulaient les raisons de se révolter de la même  
façon que le manager accumule les moyens de dominer. De la même façon  
c’est-à-dire avec la même jouissance. Le désert est le progressif  
dépeuplement du monde. L’habitude que nous avons prise de vivre comme  
si nous n’étions pas au monde. Le désert est dans la prolétarisation  
continue, massive, programmée des populations comme il est dans la  
banlieue californienne, là où la détresse consiste justement dans le  
fait que nul ne semble plus l’éprouver. Que le désert de l’époque ne  
soit pas perçu, cela vérifie encore le désert.

Certains ont essayé de nommer le désert. De désigner ce qu’il y a à  
combattre non comme l’action d’un agent étranger mais comme un  
ensemble de rapports. Ils ont parlé de spectacle, de biopouvoir,  
d’empire. Mais cela aussi s’est ajouté à la confusion en vigueur. Le  
spectacle n’est pas une abréviation commode de système mass-
médiatique. Il réside aussi bien dans la cruauté avec laquelle tout  
nous renvoie sans cesse à notre image. Le biosystème n’est pas un  
synonyme de Sécu, d’Etat providence ou d’industrie pharmaceutique,  
mais se loge plaisamment dans le souci que nous prenons de notre joli  
corps, dans une certaine étrangeté physique à soi comme aux autres.  
L’empire n’est pas une sorte d’entité supra-terrestre, une  
conspiration planétaire de gouvernements, de réseaux financiers, de  
technocrates et de multinationales. L’empire est partout où rien ne se  
passe. Partout où ça fonctionne. La où règnela situation normale.  
C’est à force de voir l’ennemi comme un sujet qui nous fait face - au  
lieu de l’éprouver comme un rapport qui nous tient - que l’on  
s’enferme dans la lutte contre l’enfermement. Que l’on reproduit sous  
prétexte d’"alternative" le pire des rapports dominants. Que l’on se  
met à vendre la lutte contre la marchandise. Que naissent les  
autorités de la lutte anti-autoritaire, le féminisme à grosses  
couilles et les ratonnades antifascistes.

Nous sommes, à tout moment, partie prenante d’une situation. En son  
sein, il n’y a pas des sujets et des objets, moi et les autres, mes  
aspirations et la réalité, mais l’ensemble des relations, l’ensemble  
des flux qui la traversent. Il y a un contexte général - le  
capitalisme, la civilisation, l’empire, comme on voudra -, un contexte  
général qui non seulement entend contrôler chaque situation mais, pire  
encore, cherche à faire qu’il n’y ait le plus souvent pas de  
situation. ON a aménagé les rues et les logements, le langage et les  
affects, et puis le tempo mondial qui entraîne tout cela, à ce seul  
effet. Partout ON fait en sorte que les mondes glissent les uns sur  
les autres ou s’ignorent. La "situation normale" est cette absence de  
situation. S’organiser veut dire : partir de la situation, et non la  
récuser. Prendre parti en son sein. Y tisser les solidarités  
nécessaires, matérielles, affectives, politiques. C’est ce que fait  
n’importe quelle grève dans n’importe quel bureau, n’importe quelle  
usine. C’est ce que fait n’importe quelle bande. N’importe quel  
maquis. N’importe quel parti révolutionnaire ou contre-
révolutionnaire. S’organiser veut dire : faire consister la situation.  
La rendre réelle, tangible. La réalité n’est pas capitaliste.

La position prise au sein d’une situation détermine le besoin de  
s’allier et pour cela d’établir certaines lignes de communication, des  
circulations plus larges. A leur tour, ces nouvelles liaisons  
reconfigurent la situation. La situation qui nous est faite, nous  
l’appellerons "guerre civile mondiale". Où rien n’est plus en mesure  
de borner l’affrontement des forces en présence. Pas même le droit,  
qui entre plutôt en jeu comme une autre forme de l’affrontement  
généralisé. Le NOUS qui s’exprime ici n’est pas un NOUS délimitable,  
isolé, le NOUS d’un groupe. C’est le NOUS d’une position. Cette  
position s’affirme dans l’époque comme une double sécession :  
sécession avec le processus de valorisation capitaliste d’une part,  
sécession, esnuite, avec tout ce qu’une simpleopposition à l’empire,  
fût-elle extraparlementaire, impose de stérilité ; sécession, donc,  
avec la gauche. Où "sécession" indique moins le refus pratique de  
communiquer qu’une disposition à des formes de communication si  
intenses qu’elles arrachent à l’ennemi, là où elles s’établissent, la  
plus grande" partie de ses forces. Pour faire bref, nous dirons qu’une  
telle position emprunte aux Black Panthers pour la force d’irruption,  
à l’autonomie allemande pour les cantines collectives, aux néo-
luddites anglais pour les maisons dans les arbres et l’art du  
sabotage, aux féministes radicales pour le choix des mots, aux  
autonomes italiens pour les autoréductions de masse et au mouvement du  
2 juin pour la joie armée.

Il n’y a plus d’amitié, pour nous, que politique".

MORCEAU NUMÉRO 2 : "Ici, on expérimente des armes inédites pour  
disperser les foules, des sortes de grenades à fragmentation mais en  
bois. Là - en Oregon - on propose de punir de vingt-cinq ans de prison  
tout manifestant qui bloque le trafic automobile. L’armée israélienne  
est en passe de devenir le consultant le plus en vue pour la  
pacification urbaine ; les experts du monde entier courent s’y  
émerveiller des dernières trouvailles, si redoutables et si subtiles,  
en fait d’élimination des subversifs. L’art de blesser - en blesser un  
pour en apeurer cent - y atteint paraît-il des sommets. Et puis il y a  
le "terrorisme", bien sûr. Soit "toute infraction commise  
intentionnellement par un individu ou un groupe contre un ou plusieurs  
pays, leurs institutions ou leurs populations, et visant à les menacer  
et à porter gravement atteinte ou à détruire les structures  
politiques, économiques ou sociales d’un pays". C’est la Commission  
européenne qui parle. Aux États-Unis, il y a plus de prisonniers que  
de paysans.

À mesure qu’il est réagencé et progressivement repris, l’espace public  
se couvre de caméras. Ce n’est pas seulement que toute surveillance  
semble désormais possible, c’est surtout qu’elle semble admissible.  
Toutes sortes de listes de "suspects" circulent d’administration en  
administration, dont on devine à peine les usages probables. Les  
escouades de toutes les milices, parmi lesquelles la police fait  
figure de garant archaïque, prennent partout position en remplacement  
des commères et des flâneurs, figures d’un autre âge. Un ancien chef  
de la CIA, une de ces personnes qui, du côté adverse, s’organisent  
plutôt qu’elles ne s’indignent, écrit dans Le Monde : "Plus qu’une  
guerre contre le terrorisme, l’enjeu est d’étendre la démocratie aux  
parties du monde (arabe et musulman) qui menacent la civilisation  
libérale, à la construction et à la défense de laquelle nous avons  
oeuvré tout au long du XXè siècle, lors de la première, puis de la  
deuxième guerre mondiale, suivies de la guerre froide - ou troisième  
guerre mondiale."

Dans tout cela, rien qui nous choque, rien qui nous prenne de court ou  
qui altère radicalement notre sentiment de la vie. Nous sommes nés  
dans la catastrophe et nous avons établi avec elle une étrange et  
paisible relation d’habitude. Une intimité presque. De mémoire  
d’homme, l’actualité n’a jamais été que celle de la guerre civile  
mondiale. Nous avons été élevés comme des survivants, comme des  
machines à survivre. ON nous a formés à l’idée que la vie consistait à  
marcher, à marcher jusqu’à s’effondrer au milieu d’autres corps qui  
marchent identiquement, trébuchent puis s’effondrent à leur tour, dans  
l’indifférence. À la limite, la seule nouveauté de l’époque présente  
est que rien de tout cela ne puisse plus être caché, qu’en un sens  
tout le monde le sache. De là les derniers raidissements, si visibles,  
du système : ses ressorts sont à nu, il ne servirait à rien de vouloir  
les escamoter.

Beaucoup s’étonnent qu’aucune fraction de la gauche ou de l’extrême  
gauche, qu’aucune des forces politiques connues ne soit capable de  
s’opposer à ce cours des choses. "On est pourtant en démocratie,  
non ?" Et ils peuvent s’étonner longtemps : rien de ce qui s’exprime  
dans le cadre de la politique classique ne pourra jamais borner  
l’avancée du désert, car la politique fait partie du désert. Quand  
nous disons cela, ce n’est pas pour prôner quelque politique extra-
parlementaire comme antidote à la démocratie libérale. Le fameux  
manifeste "Nous sommes la gauche", signé il y a quelques années par  
tout ce que la France compte de collectifs citoyens et de "mouvements  
sociaux", énonce assez la logique qui, depuis trente ans, anime la  
politique extra-parlementaire : nous ne voulons pas prendre le  
pouvoir, renverser l’État, etc. ; donc, nous voulons être reconnus par  
lui comme interlocuteurs.

Partout où règne la conception classique de la politique règne la même  
impuissance face au désastre. Que cette impuissance soit modulée en  
une large distribution d’identités finalement conciliables n’y change  
rien. L’anarchiste de la FA, le communiste de conseils, le trotskiste  
d’Attac et le député de l’UMP partent d’une même amputation. Propagent  
le même désert. La politique, pour eux, est ce qui se joue se dit, se  
fait, se décide entre les hommes. L’assemblée, qui les rassemble tous,  
qui rassemble tous les humainsabstraction faite de leurs mondes  
respectifs, forme la circonstance politique idéale. L’économie, la  
sphère de l’économie, en découle logiquement : comme nécessaire et  
impossible gestion de tout ce que l’on a laissé à la porte de  
l’assemblée, de tout ce que l’on a constitué, ce faisant, comme non-
politique et qui devient par la suite : famille, entreprise, vie  
privée, loisirs, passions, culture, etc. C’est ainsi que la définition  
classique de la politique répand le désert : en abstrayant les humains  
de leur monde, en les détachant du réseau des choses, d’habitudes, de  
paroles, de fétiches, d’affects, de lieux, de solidarités qui font  
leur monde. Leur monde sensible. Et qui leur donne leur consistance  
propre.

La politique classique, c’est la mise en scène glorieuse des corps  
sans monde. Mais l’assemblée théâtrale des individualités politiques  
masque mal le désert qu’elle est. Il n’y a pas de société humaine  
séparée du reste des êtres. Il y a une pluralité de mondes. De mondes  
qui sont d’autant plus réels qu’ils sont partagés. Et qui coexistent.  
La politique, en vérité, est plutôt le jeu entre les différents  
mondes, l’alliance entre ceux qui sont compatibles et l’affrontement  
entre les irréconciliables.

Aussi bien, nous disons que le fait politique central des trente  
dernières années est passé inaperçu. Parce qu’il s’est déroulé dans  
une couche du réel si profonde qu’elle ne peut être dite "politique"  
sans amener une révolution dans la notion même de politique. Parce  
qu’en fin de compte cette couche du réel est aussi bien celle où  
s’élabore le partage entre ce qui est tenu pour le réel et le reste.  
Ce fait central, c’est le triomphe du libéralisme existentiel. Le fait  
que l’on admette désormais comme naturel un rapport au monde fondé sur  
l’idée que chacun a sa vie. Que celle-ci consiste en une série de  
choix, bons ou mauvais. Que chacun se définit par un ensemble de  
qualités, de propriétés, qui font de lui, par leur pondération  
variable, un être unique et irremplaçable. Que le contrat résume  
adéquatement l’engagement des êtres les uns envers les autres, et le  
respect, toute vertu. Que le langage n’est qu’un moyen de s’entendre.  
Que chacun est un moi-je parmi les autres moi-je. Que le monde est en  
réalité composé, d’un côté, de choses à gérer et de l’autre, d’un  
océan de moi-je. Qui ont d’ailleurs eux-mêmes une fâcheuse tendance à  
se changer en choses, à force de se laisser gérer. Bien entendu, le  
cynisme n’est qu’un des traits possibles de l’infini tableau clinique  
du libéralisme existentiel : la dépression, l’apathie, la déficience  
immunitaire - tout système immunitaire estd’emblée collectif -, la  
mauvaise foi, le harcèlement judiciaire, l’insatisfaction chronique,  
les attachements déniés, l’isolement, les illusions citoyennes ou la  
perte de toute générosité en font aussi partie.

À la fin, le libéralisme existentiel a si bien su propager son désert  
que c’est désormais dans ses termes mêmes que les gauchistes les plus  
sincères énoncent leurs utopies. "Nous reconstruirons une société  
égalitaire à laquelle chacun apporte sa contribution et dont chacun  
retire les satisfactions qu’il en attend. (…) En ce qui concerne les  
envies individuelles, il pourrait être égalitaire que chacun consomme  
à mesure des efforts qu’il est prêt à fournir. Là encore il faudra  
redéfinir le mode d’évaluation de l’effort fourni par chacun",  
écrivent les organisateurs du Village alternatif, anticapitaliste et  
antiguerre contre le G8 d’Evian dans un texte intitulé Quand on aura  
aboli le capitalisme et le salariat ! Car c’est là une clef du  
triomphe de l’empire : parvenir à tenir dans l’ombre, à entourer de  
silence le terrain même où il manoeuvre, le plan sur lequel il livre  
la bataille décisive : celui du façonnage du sensible, du profilage  
des sensibilités. De la sorte, il paralyse préventivement toute  
défense dans le moment où il opère, et ruine jusqu’àl’idée d’une  
contre-offensive. La victoire est remportée chaque fois que le  
militant, au terme d’une dure journée de "travail politique", s’affale  
devant un film d’action.

Lorsqu’ils nous voient nous retirer des pénibles rituels de la  
politique classique - l’assemblée générale, la réunion, la  
négociation, la contestation, la revendication -, lorsqu’ils nous  
entendent parler de monde sensible, plutôt que de travail, de papiers,  
de retraite ou de liberté de circulation, les militants nous regardent  
d’un oeil apitoyé. "Les pauvres, semblent-ils dire, ils sont en train  
de se résigner au minoritarisme, ils s’enferment dans leur ghetto, ils  
renoncent à l’élargissement. Ils ne seront jamais un mouvement." Mais  
nous croyons exactement le contraire : ce sont eux qui se résignent au  
minoritarisme en parlant leur langage de fausse objectivité, dont le  
poids n’est que celui de la répétition et de la rhétorique. Personne  
n’est dupe du mépris vboilé avec lequel ils parlent des soucis "des  
gens", et qui leur permet d’aller du chômeur au sans-papiers, du  
gréviste à la prostituée sans jamais se mettre en jeu - car ce mépris  
est une évidence sensible. Leur volonté de "s’élargir" n’est qu’une  
façon de fuir ceux qui sont déjà là, et avec qui, par-dessus tout, ils  
redouteraient de vivre. Et finalement, ce sont eux, qui répugnent à  
admettre la signification politique de la sensibilité, qui doivent  
attendre de la sensiblerieleurs pitoyables effets d’entraînement. À  
tout prendre, nous préférons partir de noyaux denses et réduits que  
d’un réseau vaste et lâche. Nous avons suffisamment connu cette  
lâcheté".

Notes
[1] On ne vas pas s’emmerder avec la présomption d’innocence, hein ?  
Puisqu’on te dit que ces mecs-là sont bel et bien des saboteurs ! Qui  
es-tu, pour en douter ?

[2] Décidément, Le Point les a condamnés avant même qu’ils ne soient  
jugés.


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