20 novembre à 17h35
Dans Le Point de ce matin, je tombe sur un ahurissant petit papier,
dont les auteurs ont découvert, ne ris pas, je te prie, "le petit
livre beige des saboteurs de la SNCF" [1].
De quoi s’agit-ce ?
D’"un petit livret de 86 pages, à peine plus grand qu’un carnet, sans
mention d’auteur ni d’éditeur", avec "sur la couverture de carton
marron-beige, un seul mot en guise de titre : "Appel"".
D’un "opuscule" qui, nous dit Le Point, "circule sous le manteau dans
les squats de la mouvance autonome - celle que les policiers
considèrent comme le vivier d’où sont issus les saboteurs de la
SNCF" [2].
(Putain : ça fout les jetons.)
Des 86 pages (en effet) de cet Appel écrit en 2003, les journaleux du
Point ont retenu (en tout et pour tout) quatre ou cinq phrases-choc,
éventuellement sorties de leur contexte : ces mecs-là ne reculent
devant rien, pour impressionner le populo.
Ils reproduisent par exemple ces quelques mots : "Nous envisageons
sereinement le caractère criminel de nos existences, et de nos gestes".
Quelle horreur !
S’écrie mâme Dupont.
Mais ce que ces crânes investigateurs ne disent pas, c’est qu’on
trouve, juste après, cette explication - qui change tout : "(…) On
s’est appliqué à rendre criminelle la plus petite tentative de passer
outre les rapports marchands. Le champ de la légalité se confond
depuis longtemps avec celui des contraintes multiples à se rendre la
vie impossible, par le salariat ou l’auto-entreprise, le bénévolat ou
le militantisme. En même temps que ce champ devient toujours plus
inhabitable, on a fait de tout ce qui peut contribuer à rendre la vie
possible un crime. Là où les activistes clament "No one is illegal",
il faut reconnaître exactement l’inverse : une existence entièrement
légale serait aujourd’hui une existence entièrement soumise. Il y a
les fraudes au fisc et les emplois fictifs, les délits d’initié et les
fausses faillites ; il y a les fraudes au RMI et les fausses fiches de
paye, les arnaques aux APL et les détournements de subventions, les
restaus aux frais de la princesse et les amendes qu’on fait sauter. Il
y a les voyages dans la soute d’un avion pour franchir une frontière,
et les voyages sans ticket pour faire un trajet en ville ou à
l’intérieur d’un pays. La fraude dans le métro, le vol à l’étalage,
sont les pratiques quotidiennes de milliers de gens dans les
métropoles. Et ce sont des pratiques illégales d’échange de graines
qui ont permis de sauvegarder bien des espèces de plantes. Il y a des
illégalismes plus fonctionnels que d’autres au système-monde
capitaliste. Il y en a qui sont tolérés, d’autres qui sont encouragés,
d’autres enfin qui sont punis. Un potager improvisé sur un terrain
vague aura toutes les chances de se voir rasé au bulldozer avant la
première récolte. Si l’on prend en compte les sommes des lois
d’exception et des règlements coutumiers qui régissent chacun des
espaces que traverse n’importe qui un jour, il n’est pas une
existence, désormais, qui puisse être assurée d’impunité. Les lois,
les codes, les décisions, les décisions de jurisprudence existent qui
rendent toute existence punissable ; il suffirait pour cela qu’ils
soient appliqués à la lettre".
Naturellement, tu n’es pas (du tout) obligé(e) d’être d’accord avec
ces diverses considérations - mais tu admettras que si le crime est
dans la culture d’un "potager improvisé", la revendication d’un
"caractère criminel " est tout de suite moins terrifiante que ne le
suggère Le Point - et qu’il faut n’avoir aucune espèce de vergogne,
pour y déceler une éventuelle prédisposition au terrorisme.
Répète après moi : les journaleux sont des pitres.
P.-S.
Voilà deux autres (longs) bouts de l’ Appel : je ne vais pas les
commenter, je préfère que tu te fasses tout(e) seul(e) ton idée.
MORCEAU NUMÉRO 1 : "Ceci est un appel. C’est-à-dire qu’il s’adresse à
ceux qui l’entendent. Nous ne prendrons pas la peine de démontrer,
d’argumenter, de convaincre. Nous irons à l’évidence. L’évidence n’est
pas d’abord affaire de logique, de raisonnement. Elle est du côté du
sensible, du côté des mondes. Chaque monde a ses évidences. L’évidence
est ce qui se partage ou partage. Après quoi toute communication
redevient possible, qui n’est plus postulée, qui est à bâtir. Et cela,
ce réseau d’évidences qui nous constituent, ON nous a si bien appris à
en douter, à le fuir, à le taire, à le garder pour nous. ON nous l’a
si bien appris que tous les mots nous manquent quand nous voulons crier.
Quant à l’ordre sous lequel nous vivons, chacun sait à quoi s’en
tenir : l’empire crève les yeux. Qu’un régime social à l’agonie n’ait
plus d’autre justification à son aribitraire que son absurde
détermination - sa détermination sénile - à simplement durer ; Que la
police, mondiale ou nationale, ait reçu toute latitude de régler leur
compte à ceux qui ne filent pas droit ; Que la civilisation, blessée
en son coeur, ne rencontre plus nulle part, dans la guerre permanente
où elle s’est lancée, que ses propres limites ; Que cette fuite en
avant, déjà centenaire presque, ne produise plus qu’une série sans
cesse plus rapprochée de désastres ; Que la masse des humains
s’accomode à coups de mensonge, de cynisme, d’abrutissement ou de
cachetons à cet ordre des choses. Nul ne peut prétendre l’ignorer. Et
le sport qui consiste à décrire sans fin, avec une complaisance
variable, le désastre présent, n’est qu’une autre façon de dire :
"C’est ainsi" ; la palme de l’infamie revenant aux journalistes, à
tous ceux qui font mine de redécouvrir chaque matin les saloperies
qu’ils avaient constatées la veille.
Mais ce qui frappe, pour l’heure, ce ne sont pas les arrogances de
l’empire, c’est plutôt la faiblesse de la contre-attaque. Comme une
colossale paralysie. Une paralysie de masse, qui dit tantôt qu’il n’y
a rien à faire, quand elle parle encore, tantôt qui concède, poussée à
bout, qu’"il y a tant à faire" - ce qui n’est pas différent. Puis, en
marge de cette paralysie, le "il faut bien faire quelque chose,
n’importe quoi" des activistes.
Seattle, Prague, Gênes, la lutte contre les OGM ou le mouvement des
chômeurs, nous avons pris notre part, nous avons pris notre parti dans
les luttes des dernières années ; et certes pas du côté d’Attac ou des
Tute Bianche.
Le folklore protestataire a cessé de nous distraire. Dans la dernière
décennie, nous avons vu le marxisme-léninisme reprendre son monologue
ennuyeux dans des bouches encore lycéennes. Nous avons vu l’anarchisme
le plus pur nier aussi ce qu’il ne comprend pas. Nous avons vu
l’économisme le plus plat - celui des amis du Monde diplomatique -
devenir la nouvelle religion populaire. Et le négrisme s’imposer comme
unique alternative à la déroute intellectuelle de la gauche mondiale.
Partout, le militantisme s’est remis à édifier ses constructions
branlantes, ses réseaux dépressifs, jusqu’à l’épuisement. Il n’a pas
fallu trois ans aux flics, syndicats et autres bureaucraties
informelles pour avoir raison du bref "mouvement anti-mondialisation".
Pour le quadriller. Le diviser en "terrains de lutte", aussi rentables
que stériles.
À l’heure qu’il est, de Davos à Porto Alegre, du Medef à la CNT, le
capitalisme et l’anticapitalisme décrivent le même horizon absent. La
même perspective tronquée de gérer le désastre. Ce qui s’oppose à la
désolation dominante n’est en définitive qu’une autre désolation,
moins bien achalandée. Partout c’est la même bête idée du bonheur. Les
mêmes jeux de pouvoir tétanisés. La même désarmante superficialité. Le
même analphabétisme émotionnel. Le même désert.
Nous disons que cette époque est un désert, et que ce désert
s’approfondit sans cesse. Cela, par exemple, n’est pas de la poésie,
c’est une évidence. Une évidence qui en contient beaucoup d’autres.
Notamment la rupture avec tout ce qui proteste, tout ce qui dénonce et
glose sur le désastre. Qui dénonce s’exempte. Tout se passe comme si
les gauchistes accumulaient les raisons de se révolter de la même
façon que le manager accumule les moyens de dominer. De la même façon
c’est-à-dire avec la même jouissance. Le désert est le progressif
dépeuplement du monde. L’habitude que nous avons prise de vivre comme
si nous n’étions pas au monde. Le désert est dans la prolétarisation
continue, massive, programmée des populations comme il est dans la
banlieue californienne, là où la détresse consiste justement dans le
fait que nul ne semble plus l’éprouver. Que le désert de l’époque ne
soit pas perçu, cela vérifie encore le désert.
Certains ont essayé de nommer le désert. De désigner ce qu’il y a à
combattre non comme l’action d’un agent étranger mais comme un
ensemble de rapports. Ils ont parlé de spectacle, de biopouvoir,
d’empire. Mais cela aussi s’est ajouté à la confusion en vigueur. Le
spectacle n’est pas une abréviation commode de système mass-
médiatique. Il réside aussi bien dans la cruauté avec laquelle tout
nous renvoie sans cesse à notre image. Le biosystème n’est pas un
synonyme de Sécu, d’Etat providence ou d’industrie pharmaceutique,
mais se loge plaisamment dans le souci que nous prenons de notre joli
corps, dans une certaine étrangeté physique à soi comme aux autres.
L’empire n’est pas une sorte d’entité supra-terrestre, une
conspiration planétaire de gouvernements, de réseaux financiers, de
technocrates et de multinationales. L’empire est partout où rien ne se
passe. Partout où ça fonctionne. La où règnela situation normale.
C’est à force de voir l’ennemi comme un sujet qui nous fait face - au
lieu de l’éprouver comme un rapport qui nous tient - que l’on
s’enferme dans la lutte contre l’enfermement. Que l’on reproduit sous
prétexte d’"alternative" le pire des rapports dominants. Que l’on se
met à vendre la lutte contre la marchandise. Que naissent les
autorités de la lutte anti-autoritaire, le féminisme à grosses
couilles et les ratonnades antifascistes.
Nous sommes, à tout moment, partie prenante d’une situation. En son
sein, il n’y a pas des sujets et des objets, moi et les autres, mes
aspirations et la réalité, mais l’ensemble des relations, l’ensemble
des flux qui la traversent. Il y a un contexte général - le
capitalisme, la civilisation, l’empire, comme on voudra -, un contexte
général qui non seulement entend contrôler chaque situation mais, pire
encore, cherche à faire qu’il n’y ait le plus souvent pas de
situation. ON a aménagé les rues et les logements, le langage et les
affects, et puis le tempo mondial qui entraîne tout cela, à ce seul
effet. Partout ON fait en sorte que les mondes glissent les uns sur
les autres ou s’ignorent. La "situation normale" est cette absence de
situation. S’organiser veut dire : partir de la situation, et non la
récuser. Prendre parti en son sein. Y tisser les solidarités
nécessaires, matérielles, affectives, politiques. C’est ce que fait
n’importe quelle grève dans n’importe quel bureau, n’importe quelle
usine. C’est ce que fait n’importe quelle bande. N’importe quel
maquis. N’importe quel parti révolutionnaire ou contre-
révolutionnaire. S’organiser veut dire : faire consister la situation.
La rendre réelle, tangible. La réalité n’est pas capitaliste.
La position prise au sein d’une situation détermine le besoin de
s’allier et pour cela d’établir certaines lignes de communication, des
circulations plus larges. A leur tour, ces nouvelles liaisons
reconfigurent la situation. La situation qui nous est faite, nous
l’appellerons "guerre civile mondiale". Où rien n’est plus en mesure
de borner l’affrontement des forces en présence. Pas même le droit,
qui entre plutôt en jeu comme une autre forme de l’affrontement
généralisé. Le NOUS qui s’exprime ici n’est pas un NOUS délimitable,
isolé, le NOUS d’un groupe. C’est le NOUS d’une position. Cette
position s’affirme dans l’époque comme une double sécession :
sécession avec le processus de valorisation capitaliste d’une part,
sécession, esnuite, avec tout ce qu’une simpleopposition à l’empire,
fût-elle extraparlementaire, impose de stérilité ; sécession, donc,
avec la gauche. Où "sécession" indique moins le refus pratique de
communiquer qu’une disposition à des formes de communication si
intenses qu’elles arrachent à l’ennemi, là où elles s’établissent, la
plus grande" partie de ses forces. Pour faire bref, nous dirons qu’une
telle position emprunte aux Black Panthers pour la force d’irruption,
à l’autonomie allemande pour les cantines collectives, aux néo-
luddites anglais pour les maisons dans les arbres et l’art du
sabotage, aux féministes radicales pour le choix des mots, aux
autonomes italiens pour les autoréductions de masse et au mouvement du
2 juin pour la joie armée.
Il n’y a plus d’amitié, pour nous, que politique".
MORCEAU NUMÉRO 2 : "Ici, on expérimente des armes inédites pour
disperser les foules, des sortes de grenades à fragmentation mais en
bois. Là - en Oregon - on propose de punir de vingt-cinq ans de prison
tout manifestant qui bloque le trafic automobile. L’armée israélienne
est en passe de devenir le consultant le plus en vue pour la
pacification urbaine ; les experts du monde entier courent s’y
émerveiller des dernières trouvailles, si redoutables et si subtiles,
en fait d’élimination des subversifs. L’art de blesser - en blesser un
pour en apeurer cent - y atteint paraît-il des sommets. Et puis il y a
le "terrorisme", bien sûr. Soit "toute infraction commise
intentionnellement par un individu ou un groupe contre un ou plusieurs
pays, leurs institutions ou leurs populations, et visant à les menacer
et à porter gravement atteinte ou à détruire les structures
politiques, économiques ou sociales d’un pays". C’est la Commission
européenne qui parle. Aux États-Unis, il y a plus de prisonniers que
de paysans.
À mesure qu’il est réagencé et progressivement repris, l’espace public
se couvre de caméras. Ce n’est pas seulement que toute surveillance
semble désormais possible, c’est surtout qu’elle semble admissible.
Toutes sortes de listes de "suspects" circulent d’administration en
administration, dont on devine à peine les usages probables. Les
escouades de toutes les milices, parmi lesquelles la police fait
figure de garant archaïque, prennent partout position en remplacement
des commères et des flâneurs, figures d’un autre âge. Un ancien chef
de la CIA, une de ces personnes qui, du côté adverse, s’organisent
plutôt qu’elles ne s’indignent, écrit dans Le Monde : "Plus qu’une
guerre contre le terrorisme, l’enjeu est d’étendre la démocratie aux
parties du monde (arabe et musulman) qui menacent la civilisation
libérale, à la construction et à la défense de laquelle nous avons
oeuvré tout au long du XXè siècle, lors de la première, puis de la
deuxième guerre mondiale, suivies de la guerre froide - ou troisième
guerre mondiale."
Dans tout cela, rien qui nous choque, rien qui nous prenne de court ou
qui altère radicalement notre sentiment de la vie. Nous sommes nés
dans la catastrophe et nous avons établi avec elle une étrange et
paisible relation d’habitude. Une intimité presque. De mémoire
d’homme, l’actualité n’a jamais été que celle de la guerre civile
mondiale. Nous avons été élevés comme des survivants, comme des
machines à survivre. ON nous a formés à l’idée que la vie consistait à
marcher, à marcher jusqu’à s’effondrer au milieu d’autres corps qui
marchent identiquement, trébuchent puis s’effondrent à leur tour, dans
l’indifférence. À la limite, la seule nouveauté de l’époque présente
est que rien de tout cela ne puisse plus être caché, qu’en un sens
tout le monde le sache. De là les derniers raidissements, si visibles,
du système : ses ressorts sont à nu, il ne servirait à rien de vouloir
les escamoter.
Beaucoup s’étonnent qu’aucune fraction de la gauche ou de l’extrême
gauche, qu’aucune des forces politiques connues ne soit capable de
s’opposer à ce cours des choses. "On est pourtant en démocratie,
non ?" Et ils peuvent s’étonner longtemps : rien de ce qui s’exprime
dans le cadre de la politique classique ne pourra jamais borner
l’avancée du désert, car la politique fait partie du désert. Quand
nous disons cela, ce n’est pas pour prôner quelque politique extra-
parlementaire comme antidote à la démocratie libérale. Le fameux
manifeste "Nous sommes la gauche", signé il y a quelques années par
tout ce que la France compte de collectifs citoyens et de "mouvements
sociaux", énonce assez la logique qui, depuis trente ans, anime la
politique extra-parlementaire : nous ne voulons pas prendre le
pouvoir, renverser l’État, etc. ; donc, nous voulons être reconnus par
lui comme interlocuteurs.
Partout où règne la conception classique de la politique règne la même
impuissance face au désastre. Que cette impuissance soit modulée en
une large distribution d’identités finalement conciliables n’y change
rien. L’anarchiste de la FA, le communiste de conseils, le trotskiste
d’Attac et le député de l’UMP partent d’une même amputation. Propagent
le même désert. La politique, pour eux, est ce qui se joue se dit, se
fait, se décide entre les hommes. L’assemblée, qui les rassemble tous,
qui rassemble tous les humainsabstraction faite de leurs mondes
respectifs, forme la circonstance politique idéale. L’économie, la
sphère de l’économie, en découle logiquement : comme nécessaire et
impossible gestion de tout ce que l’on a laissé à la porte de
l’assemblée, de tout ce que l’on a constitué, ce faisant, comme non-
politique et qui devient par la suite : famille, entreprise, vie
privée, loisirs, passions, culture, etc. C’est ainsi que la définition
classique de la politique répand le désert : en abstrayant les humains
de leur monde, en les détachant du réseau des choses, d’habitudes, de
paroles, de fétiches, d’affects, de lieux, de solidarités qui font
leur monde. Leur monde sensible. Et qui leur donne leur consistance
propre.
La politique classique, c’est la mise en scène glorieuse des corps
sans monde. Mais l’assemblée théâtrale des individualités politiques
masque mal le désert qu’elle est. Il n’y a pas de société humaine
séparée du reste des êtres. Il y a une pluralité de mondes. De mondes
qui sont d’autant plus réels qu’ils sont partagés. Et qui coexistent.
La politique, en vérité, est plutôt le jeu entre les différents
mondes, l’alliance entre ceux qui sont compatibles et l’affrontement
entre les irréconciliables.
Aussi bien, nous disons que le fait politique central des trente
dernières années est passé inaperçu. Parce qu’il s’est déroulé dans
une couche du réel si profonde qu’elle ne peut être dite "politique"
sans amener une révolution dans la notion même de politique. Parce
qu’en fin de compte cette couche du réel est aussi bien celle où
s’élabore le partage entre ce qui est tenu pour le réel et le reste.
Ce fait central, c’est le triomphe du libéralisme existentiel. Le fait
que l’on admette désormais comme naturel un rapport au monde fondé sur
l’idée que chacun a sa vie. Que celle-ci consiste en une série de
choix, bons ou mauvais. Que chacun se définit par un ensemble de
qualités, de propriétés, qui font de lui, par leur pondération
variable, un être unique et irremplaçable. Que le contrat résume
adéquatement l’engagement des êtres les uns envers les autres, et le
respect, toute vertu. Que le langage n’est qu’un moyen de s’entendre.
Que chacun est un moi-je parmi les autres moi-je. Que le monde est en
réalité composé, d’un côté, de choses à gérer et de l’autre, d’un
océan de moi-je. Qui ont d’ailleurs eux-mêmes une fâcheuse tendance à
se changer en choses, à force de se laisser gérer. Bien entendu, le
cynisme n’est qu’un des traits possibles de l’infini tableau clinique
du libéralisme existentiel : la dépression, l’apathie, la déficience
immunitaire - tout système immunitaire estd’emblée collectif -, la
mauvaise foi, le harcèlement judiciaire, l’insatisfaction chronique,
les attachements déniés, l’isolement, les illusions citoyennes ou la
perte de toute générosité en font aussi partie.
À la fin, le libéralisme existentiel a si bien su propager son désert
que c’est désormais dans ses termes mêmes que les gauchistes les plus
sincères énoncent leurs utopies. "Nous reconstruirons une société
égalitaire à laquelle chacun apporte sa contribution et dont chacun
retire les satisfactions qu’il en attend. (…) En ce qui concerne les
envies individuelles, il pourrait être égalitaire que chacun consomme
à mesure des efforts qu’il est prêt à fournir. Là encore il faudra
redéfinir le mode d’évaluation de l’effort fourni par chacun",
écrivent les organisateurs du Village alternatif, anticapitaliste et
antiguerre contre le G8 d’Evian dans un texte intitulé Quand on aura
aboli le capitalisme et le salariat ! Car c’est là une clef du
triomphe de l’empire : parvenir à tenir dans l’ombre, à entourer de
silence le terrain même où il manoeuvre, le plan sur lequel il livre
la bataille décisive : celui du façonnage du sensible, du profilage
des sensibilités. De la sorte, il paralyse préventivement toute
défense dans le moment où il opère, et ruine jusqu’àl’idée d’une
contre-offensive. La victoire est remportée chaque fois que le
militant, au terme d’une dure journée de "travail politique", s’affale
devant un film d’action.
Lorsqu’ils nous voient nous retirer des pénibles rituels de la
politique classique - l’assemblée générale, la réunion, la
négociation, la contestation, la revendication -, lorsqu’ils nous
entendent parler de monde sensible, plutôt que de travail, de papiers,
de retraite ou de liberté de circulation, les militants nous regardent
d’un oeil apitoyé. "Les pauvres, semblent-ils dire, ils sont en train
de se résigner au minoritarisme, ils s’enferment dans leur ghetto, ils
renoncent à l’élargissement. Ils ne seront jamais un mouvement." Mais
nous croyons exactement le contraire : ce sont eux qui se résignent au
minoritarisme en parlant leur langage de fausse objectivité, dont le
poids n’est que celui de la répétition et de la rhétorique. Personne
n’est dupe du mépris vboilé avec lequel ils parlent des soucis "des
gens", et qui leur permet d’aller du chômeur au sans-papiers, du
gréviste à la prostituée sans jamais se mettre en jeu - car ce mépris
est une évidence sensible. Leur volonté de "s’élargir" n’est qu’une
façon de fuir ceux qui sont déjà là, et avec qui, par-dessus tout, ils
redouteraient de vivre. Et finalement, ce sont eux, qui répugnent à
admettre la signification politique de la sensibilité, qui doivent
attendre de la sensiblerieleurs pitoyables effets d’entraînement. À
tout prendre, nous préférons partir de noyaux denses et réduits que
d’un réseau vaste et lâche. Nous avons suffisamment connu cette
lâcheté".
Notes
[1] On ne vas pas s’emmerder avec la présomption d’innocence, hein ?
Puisqu’on te dit que ces mecs-là sont bel et bien des saboteurs ! Qui
es-tu, pour en douter ?
[2] Décidément, Le Point les a condamnés avant même qu’ils ne soient
jugés.